Comment les primaires ouvertes sont-elles devenues possibles en France? (3/3)

Une approche comparée des processus d’adoption au PS et à LR par Rémi Lefebvre, professeur de sciences politiques, université Lille 2-CERAPS et Éric Treille, chercheur associé, CRAPE-Arènes. Voici la troisième et dernière des trois parties.

La diffusion des primaires : l'hypothèse du mimétisme

Dans la « conversion » de la droite, les effets d'entraînement de la primaire socialiste de 2011 ont joué un rôle incontestable. Aussi une dernière hypothèse explicative peut-elle être dégagée, celle du mimétisme. Des approches en termes de « propagation » ou de diffusion ou de logiques d'imitation dans un cadre international et national apparaissent tout particulièrement explicatives.

 La circulation internationale des primaires

Le développement des primaires en France intervient dans un contexte de circulation croissante des innovations partisanes et de constitution d’un « marché international de l’exemplarité » et des « bonnes pratiques » en matière de règles de sélection des candidats. À partir de 2008, le jeune think tank Terra Nova entreprend ainsi une démarche de benchmarking et joue un rôle décisif dans la valorisation des primaires et la publicité donnée aux primaires italiennes et américaines construites comme des « success stories » (étude comparée des primaires, auditions des partis démocrates italiens et américains…).

Les promoteurs des primaires socialistes cherchent à importer une procédure à laquelle sont associées la mobilisation de millions d’Italiens en 2005 et la victoire de Barack Obama en 2008. Les primaires s’inscrivent en quelque sorte dans un « sens de l’Histoire » que ces entrepreneurs cherchent à naturaliser.  Cette stratégie est aussi mobilisée à droite. Le député UMP Bernard Accoyer fait ainsi depuis 2005 référence de manière régulière au « modèle » italien pour promouvoir les primaires. De manière plus générale, mobiliser des pratiques « exotiques », importer un label perçu comme une réussite, « se légitimer par l’étranger »s’imposent de plus en plus dans la compétition politique pour apporter des « solutions » aux problèmes rencontrés dans les organisations.

Du PS à l'UMP-LR

Depuis 2007, UMP-LR et PS sont pris collectivement dans une logique d’émulation démocratique. Occupant des positions symétriques dans le jeu politique, les organisations du duopole partisan sont prises dans des relations de concurrence qui les incitent à s’observer et à s’imiter. La création par le PS des militants à « 20 euros » doit ainsi beaucoup à la progression très forte du nombre d’adhérents au sein de l’UMP.

Tout se passe comme si la contagion des primaires trouvait son origine dans le verdict de « succès » qui a marqué les primaires socialistes de 2011 et l’élection de François Hollande. Présentées unanimement comme un succès « démocratique », les primaires socialistes de 2011 ont créé un précédent marqué par une forte exemplarité.Les primaires socialistes ont été consacrées comme un triple succès démocratique, logistique et médiatique. Organisées dans plus de 10 000 bureaux de vote sur le territoire, elles constituent une prouesse sur le plan matériel qui a remobilisé l’appareil militant pendant près d’un an et réactivé une forme de fierté militante (même si elle ne fut pas durable). Les médias ont salué la bonne tenue, la maîtrise et la qualité des débats malgré une campagne rugueuse entre les deux tours. La participation électorale a été jugée très forte, même en l’absence d’étalon de référence.

Il est vrai que le PS avait lui-même été prudent en se donnant un objectif officiel atteignable (un million de participants). On dénombre au final 2 661 231 participants au premier tour et 2 860 000 au second.Les primaires sont célébrées comme une « fête démocratique » et un succès citoyen.Elles génèrent une dynamique de pré-mobilisation électorale d’autant plus intense que le parti organisateur a bénéficié d’un incontestable bonus médiatique. Les primaires ont produit un effet de saturation du paysage médiatique, leaders et propositions étant surexposés pendant sept semaines. Le premier débat entre candidats a rassemblé, à la surprise générale, près de 5 millions de téléspectateurs. Le PS, replié depuis 2002 sur ses luttes internes, a donné une image d’ouverture, de « rénovation » et de modernité démocratique. Au total, la procédure confère à François Hollandeune légitimité incontestée qui avait fait défaut en 2007. Le candidat socialiste aurait-il vaincu Nicolas Sarkozy sans cette première phase de campagne ? Il est impossible de le déterminer, mais sa victoire a de fait validé et conforté ex post la pertinence du choix des primaires ouvertes.

Un effet de sidération se produit alors chez les dirigeants de droite, frappés par leur efficacité électorale alors même que la position officielle du parti était le rejet de cette procédure. De nombreux dirigeants se rallient à la croyance que les primaires sont un outil efficace de production de leadership et qu’elles ont été un élément explicatif essentiel de la victoire de François Hollande. Les proches de François Fillon sont frappés par le succès de l’exercice. Selon Jérôme Chartier, le responsable de Force républicaine,« on a été sidéré par le succès des primaires, le souffle que cela a levé, l’efficacité électorale, la médiatisation. C’est un excellent moyen de gérer et dépasser les rancœurs et de construire méthodiquement et procéduralement l’union ». En mai 2013, Édouard Balladur est plus catégorique encore : « La primaire, c’est la raison du succès de François Hollande en 2012. Trois millions de votants, ce fut une puissante rampe de lancement » (Libération, le 14 mai 2013).

L’hypothèse de « l’isomorphisme institutionnel »

La tentation est donc grande pour l’UMP d’adopter une procédure qui propose un outil de régulation et d’arbitrage de la compétition partisane qui a fait ses preuves au PS. La conversion d’une partie des dirigeants de l’UMP aux primaires se fait sur la base de leur pragmatisme électoral (elle a démontré en actes son efficacité électorale au PS). L’instrument des primaires apparaît attractif dans un système d’alternances électorales répétées, qui fait de la question du leadership un enjeu central et difficile à régler pour le parti à vocation majoritaire entré dans l’opposition.

La tentation du mimétisme est forte dans les situations de crise où l’on cherche à s’en remettre à des solutions qui ont démontré leur efficacité ailleurs. Le concept « d’isomorphisme institutionnel » aide à comprendre ces phénomènes. Pour Paul DiMaggio et Walter Powell, des pressions institutionnelles significatives s’exercent et poussent à l’homogénéisation des modes d’action. Des organisations confrontées à des contraintes similaires tendent à converger (c’est cette logique de convergence que les auteurs nomment « changement isomorphique institutionnel »). 

« L'isomorphisme » se produit à l'intérieur d'un champ organisationnel que DiMaggio et Powell définissent comme l’ensemble des organisations qui appartiennent à une même « aire » de la vie institutionnelle. L’homologie ou symétrie des positions dans le champ politique de l’UMP et du PS donne crédit à cette hypothèse qui peut être, selon les mêmes auteurs, d’ordre normatif, coercitif ou mimétique. Selon cette troisième variante du modèle, dans un contexte d’incertitude et de rationalité limitée, les organisations ont tendance à s'imiter les unes les autres. La mobilisation des élites autour d’une nouvelle règle présuppose une certaine insatisfaction à l’égard du système ou des règles en vigueur, ainsi que le repérage et la connaissance de solutions alternatives exemplaires pratiquées ailleurs et qui ont fait leurs preuves.

Le mimétisme est allé loin puisque les règles du jeu adoptées à droite en 2015 sont très proches de celle du PS en 2011 : création d’une haute autorité, rédaction d’une charte de bonne conduite, vote papier en deux tours et à l'automne, organisation de quatre débats télévisés… Seules les conditions du vote électronique pour les Français de l’étranger et surtout de parrainage diffèrent, les Républicains ayant choisi des conditions de filtrage plus proches de l'élection présidentielle.

Conclusion

Le grand récit de la « démocratisation » ne saurait au final tenir lieu d'explication à la diffusion des primaires en France, qui obéit à des logiques multiples et ne revêt aucune dimension de « nécessité ».Dans un contexte structurel de délégitimation et d'affaiblissement des partis et conjoncturel de défaites électorales, les primaires apparaissent comme le résultat de luttes politiques et de logiques d’imitation qui combinent leurs effets. Piergiorgio Corbetta et Rinaldo Vignati écrivent à propos de l’Italie, leur critique de tout évolutionnisme valant pour la France : « Une tendance est à l’œuvre au Parti Démocrate pour organiser des primaires mais il faut éviter d’interpréter cette dynamique comme une loi sociologique qui tendrait naturellement vers plus d’ouverture et de démocratie partisane. »

Les auteurs invitent à appréhender le développement des primaires de manière « réaliste et politique » comme « le résultat de luttes entre différents acteurs animés d’objectifs eux-mêmes différents qui luttent pour conquérir ou conserver le pouvoir ». Comme dans d’autres configurations, la demande de primaires ouvertes en France « peut être interprétée comme un instrument pour mettre en cause le pouvoir de leaders en place en mobilisant la rhétorique de la démocratie ». Le choix du système des primaires par le PS et LR ne saurait donc se lire comme le simple résultat de l’adaptation mécanique d’un système d’investiture étranger. La perte du monopole de la désignation de leur candidat à l’élection présidentielle n’a été concédée par les élites et les adhérents de ces organisations qu’au prix de la conservation de la maîtrise des règles du jeu. Dans ce cadre, l'ouverture démocratique joue un rôle ex post finalement secondaire, les primaires procédant avant tout de l'économie des luttes partisanes et d'une nouvelle manière de réguler la concurrence interne. 

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