Amoureux de Paname

« Moi, j’suis amoureux de Paname, du béton et du macadam », mais je vais aussi vous parler d’auteurs que j’aime et que j’ai pu rencontrer l’espace d’un instant dans cette ville, et un peu du rapport à la création. Bonne lecture.

 Le 21 et 22 octobre, pendant les vacances de la Toussaint je suis monté à Paris. J’y allais pour voir le Floodcast au Bataclan, un podcast audio enregistré en live (je vous le recommande chaudement, disponible sur toutes les applications de podcast). Seul avec mon ombre, pas trop fauché car je paye pas les trains étant fils de cheminot (j’en profite avant que la foudre de la privatisation ne brûle ces avantages merveilleux), j’ai deux jours là-bas, deux musées à faire, et toute une ville à découvrir. J’y étais déjà allé, mais chaque visite est pour moi une nouvelle expérience qui ne cesse d’enrichir l’amour que je lui porte, tant la ville Lumière est vaste et pleine de curiosités. 

PARIS

     À chaque fois que je monte à Paris, j'ai l'impression d'être une anomalie, que je n'ai pas à être là, que la ville ne m'appartient pas, que fouler ce béton ne m'est pas autorisé. Ou plutôt que je n’y suis pas encore convié, qu’il est trop tôt, que j’y suis comme en repérage pour ma vie future, que c’est la cour des grands.

Vue du 91 boulevard Flandrin, 16ème arrondissement de Paris Vue du 91 boulevard Flandrin, 16ème arrondissement de Paris
     Et pourtant j'y marche. Et quel bonheur, quel changement drastique de décor ! Venant d’une petite ville de 20000 habitants dans le sud de la France, le contraste est dingue et séduisant. Déjà, le ciel y est moins visible vu que les bâtiments ont des hauteurs qu’aucun de ceux de Frontignan ne dépassent. On se sent comme dans un décor de théâtre, ces grands murs de partout, ça me donne vraiment un sentiment d’appartenir à une vaste pièce où des décorateurs et accessoiristes se seraient tués à la tâche. 

     Tous ces autres gens, les parisiens, eux, y vivent. Ils savent quoi faire, ils sont chez eux, la ville leur appartient déjà un peu plus, et c’est même pas une question qu’ils se posent. Ils savent très bien quelle ligne de métro ils vont prendre pour aller au boulot, ils vivent ça du matin au soir et toute l’année, c'est pas eux l'intrus, ici, c'est moi. Et ça se voit. Ça se voit parce que je m'arrête plus de vingt secondes à chaque panneau d'indications de la RATP pour tout lire, pour vérifier vingt fois si je vais bien dans la bonne direction, juste par curiosité, car je découvre tout.

     L’impression de n’être qu’un parmi une foule informe d’individus est quelque chose qui me plaît. Durant ce séjour, j’étais seul avec ma musique, dans ma bulle, et pourtant entouré de tellement de personnes, d’histoires de famille, de gens pratiquant leur vie quotidienne qui ne se posent pas la question de la découverte de la ville ou de quel bâtiment les attend s'ils tournent dans cette ruelle. Une foule informe d'individus où mon cerveau ne reconnaît absolument aucune des personnes qu’il croise, et pourtant on en croise un paquet. Aucun visage familier, que des inconnus, je me demanderais presque si c’est possible de créer autant de visages différents.

     L'impression d'entrer dans une soirée où je n'étais pas invité, une soirée que je fabulais, que je voyais de loin, sur internet, à la télé, où ont l’air de se regrouper les personnes les plus talentueuses que je connaisse.

     L'impression de voir un léger aperçu d’un film que j’attends depuis des années, et que je ne pourrai voir en intégralité que dans quelques années.

     L’impression de vivre un rêve éveillé.

Je veux tout voir, tout savoir, tout scruter tout comprendre, 

     Alors je marche, vu que j'ai une demi-heure à tuer : je marche. J'imagine que ça peut paraître fou pour les natifs, mais même les rues sûrement insignifiantes à leurs yeux me paraissent splendides, avec chacune une histoire, des graffitis, des gens. Je veux m'asseoir partout, peindre cette ville, chanter cette ville, crier cette ville où plane le sentiment que c’est ici que les révolutions qui ont mené des changements massifs dans la société se sont déroulées, et que c’est là qu’elles se dérouleront, le 5 décembre pourquoi pas, on verra.

     Paris, je t'aime. J’aime ta vie, j’aime me balader, le soir, dans tes rues animées, illuminées, heureuses, vivantes, grouillantes de gens de tout âge profitant des dernières soirées de l’année où l’on peut encore se trimbaler dehors en pull, avant que l’hiver ne les force à hiberner dans leurs appartements ou à se parer d’énormes manteaux. Ces gens ce soir profitent des gens qu’ils aiment, profitent de la sérénité de ce moment suspendu dans le temps, profitant sans se soucier des pressions diurnes, qui sont loin derrière eux depuis qu’il est 21h, et qui reviendront demain vers 8/9h, elles ne sont pas conviées à passer la soirée avec eux. 

J'ai assez connu les provinces du sud de la France un peu mortes, proches de la mer et de la nature, où faut faire trois quarts d’heure de bagnole pour voir un peu d’animation, où tout est fermé passé 22h, y’a pas un rat dehors à part des chats parfois écrasés sur la chaussée. J’en ai eu ma dose, maintenant faut passer à autre chose, j’veux de la vie, de la foule, de l’entrain, je veux Paris.

Et cette nature me manquera certainement, dans 20/30 ans, et je deviendrai un de ces vieux qui se retirent à la campagne. Mais en attendant, il me faut de la vie. A la revoyure, Paname.

SES AUTEURS

Revenons à ce pourquoi je suis monté à la capitale.

Flober à gauche/Adrien Ménielle à droite Flober à gauche/Adrien Ménielle à droite

J'y vais pour voir des gens que j'admire faire ce qu'ils font de mieux. Le lundi 21 octobre 2019, au Bataclan, 1200 personnes étaient là pour passer un bon moment. En participant à ce moment unique, on contribue à une certaine magie, une effusion où 1200 regards sont tournés vers 4 humains pendant 2 heures.

     Depuis mon siège BB14 Balcon/Face, il m’arrivait de sortir de cette magie, de regarder les gens, tous ces regards tournés dans la même direction, formant un groupe soudé qui ne durera qu’un temps, mais dont les souvenirs seront là à jamais dans nos cœurs (j’ai vraiment écrit ça ? La vache c’est vraiment cucu je suis désolé mais vous saisissez l’idée, c’est beau c’est magique.)

Franchir cette barrière de l'écran prend tout son sens quand il faut leur adresser la parole à la fin du spectacle, au moins pour un "merci", un "merci" évidemment plus symbolique que celui que l'on adresse lorsque l'on nous tient la porte (non pas que tenir la porte aux autres n'ait pas d'importance, au contraire c'est très courtois continuons c'est sympa). C'est plus un "merci" global, un "merci" d'exister, un "merci" de proposer gratuitement un travail formidable qui change de ce que nous proposent les médias traditionnels, un "merci" comme s'ils s'étaient adressés à nous durant toutes ces heures de visionnage et d’écoute.

     Ces gens-là, qui viennent d’Internet et qui conquièrent petit à petit les autres médias “reconnus”, ce sont eux les auteurs, acteurs dont on se souviendra dans des années. C’est eux qui décrivent le mieux cette jeunesse, qui décrivent le mieux les sentiments et l'état d'esprit de ces nouvelles générations  C’est à eux qu’appartient le paysage audiovisuel français du futur, et c’est déjà le cas : Mouloud Achour, qui fait partie de cette génération a pris le relais du créneau sur Canal + que détenaient Denisot et De Caunes depuis des années, et leur temps était venu d’arrêter et de laisser la place aux générations suivantes. Ces deux piliers du PAF étaient, eux aussi fût un temps ces “jeunes” qui apportaient du nouveau. Du nouveau que les plus âgés ne comprenaient pas, qu’ils rejetaient en bloc, tout comme le font maintenant les plus âgés avec cette culture émergente. Il s’agit d’un cycle où le nouveau fonctionne un temps, puis perd de son efficacité, de sa spontanéité, et doit être naturellement remplacé par du neuf, qui apporte de nouvelles choses par de nouveaux moyens plus d’actualité, qui marchera un temps, etc... Râler contre ce genre de changements et ne pas accepter le naturel de ce cycle n’a aucun sens et va contre l’idée même de l’évolution. (Je développerai sûrement ce sujet dans un prochain billet.)

      Ces gens là sont ceux que l’on appelle les “artistes”, et j’aimerai revenir sur ce terme.

J’aime assez la vision de Julien Barthélémy (le chanteur de Stupeflip) à ce sujet : il n’aime pas le mot “artiste” et préfère le mot “artisan”. Selon lui, la musique, les métiers créatifs sont comparables à ceux de la menuiserie. Et ça paraît logique : les deux partent avec du matériau brut qui n’a pas vraiment de forme (des observations, des blagues, du bois, des clous), ont une idée de quoi faire de ce matériau (une musique, un court-métrage, une chaise), produisent un premier effort pour commencer à donner une forme grossière à ce projet, et pendant des mois ils reviennent dessus avec des détails, des motifs, des choix stylistiques, tout en affinant pour arriver au résultat qu’il se projetait. Faire de l’art, c’est comme faire une chaise en fait.

Si Paris me fait autant rêver, c’est aussi grâce aux récits de ceux qui y ont réussi là-bas alors qu’ils venaient, tout comme moi de provinces lointaines. Cela donne le sentiment que, moi aussi j’ai possiblement ma place là-haut, et que je peux ne plus être “un” parmi la foule.

A dimanche prochain. 

 

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