Le zéro sucre

Entre récit, dénonciations des techniques de marketing capitalistes, crachage dans la soupe et enfoncement de portes ouvertes : suivez cette folle aventure au sein d'un supermarché.

     La consommation à outrance de biens est là pour combler un trou, un manque, un vide, une envie d’être heureux et nous ramène à un état plus primitif où l’on écoute ses envies, et où le besoin de la gourmandise peut être plus rapidement satisfait. L’inconscient se révèle, les envies enfouies peuvent surgir. Et cette volonté de consommer, elle sort pas de nulle part, elle est manipulée ouvertement, c’est un art enseigné dans les écoles de commerce, les études de marketing. On est loin d’une chose anodine, on est face à un contrôle massif de l’esprit d’une population. Par cet aspect nous sommes tous plus ou moins exposés à ce mode de pensée : les magasins se sont créés au fil du temps toujours plus beaux et accueillants les uns que les autres pour parler à notre inconscient et nous pousser à cette consommation.

Dans ce récit je suis dans un Intermarché du sud de la France pour quelques dizaines de minutes, j’observe, je note, je commente, bonne lecture !

Déjà premier truc flagrant, l’entrée est plus sombre que l’intérieur du magasin. Rien qu’avec ça le marketing est en marche : tout au long de la visite on va être constamment harcelé de stimulis visuels partout : tout en haut, sur les produits, sur les panneaux, aux caisses, dans les vitrines… Un lieu hors du temps, où, qu’il soit tôt le matin ou tard le soir : on voit tout, tout est impeccablement illuminé, comme une sorte de paradis. On entre dans un endroit paradisiaque, où on se sent profondément en sécurité.

Il fait beau. Ça brille. Y’a de la bonne musique. Ça sent bon. Les fleurs sont belles à l’entrée. Y’a de belles couleurs. Il y a de la place. Assez pour circuler avec deux ou trois caddies. De beaux caddies, d’ailleurs, ils sont tous neufs, tout en plastique, tout pimpant tout bleu tout rouge. Et si pratiques. Et le toit est haut ! On ne s’y sent pas écrasé. Et puis y’a ces bouchers qui sourient en découpant leurs viandes. De belles viandes. De beaux bouts de bifteck, de poitrines de porc, de côtes d’agneaux, jambon de porc, côtes de veau, foies de mouton, cœurs de lapin. On en a l’eau à la bouche. D’ailleurs j’ai bien soif tiens. J’irai bien m’acheter mon Coca-Cola. Le zéro sucre.

Y’a un truc dans l'appellation “zéro sucre” que je trouve un peu fascinant dans la malfaisance. Le coca normal est trop sucré ? trop calorique ? ça fait grossir ? ne vous en faites pas, on a fait du Zéro !(ou le light, même combat on s'entend bien) Zéro sucre, donc meilleur pour la santé ! Ils sont malins ces commerciaux, par la vente de cette alternative “plus saine”, ils touchent toute cette clientèle qui aurait peur pour sa santé et qui achète volontiers ces boissons Zéro, (et même si “faut respecter les goûts et les couleurs”), qui, sincèrement, sont dégueulasses. Je pense qu’on se rapproche doucement du goût que j’imagine être celui du pétrole.

Je me dirige donc vers le rayon des sodas. Au fond du magasin. A partir de là, c’est gauche, tout droit sur quatre rayons, puis à droite. Je suis arrivé.

Super ! Ils vendent des packs de 4. Bien pratique. Et au prix au litre, c’est moins cher ! de 1 euro presque ! Allez. Pour fêter ça, j’en prends deux. Je mets ça dans mon petit panier à roulettes, bien pratique lorsque je n’ai pas grand-chose à acheter, mais assez pour ne pas pouvoir tout soulever. En plus je m’essouffle assez vite. C’est pas moi que tu verras sur un terrain de rugby hein ! Bon.

     L’adjectif “pratique” revient souvent dans ce récit, et c’est peut-être un des mots d’ordre de ces supermarchés : le côté pratique. Déjà rien que dans l’idée, on est d’accord, c’est pratique d’avoir tout ce dont on a besoin au même endroit, c’est pratique d’avoir des places de parking pour garer nos bagnoles, c’est pratique les caddies pour acheter beaucoup, c’est pratique les paniers à roulette pour acheter un peu moins, tout est fait pour qu’on se laisse guider comme si on s’embarquait dans le (feu)Roller Coaster, Aerosmith en moins.

Une personne se sentant relaxée, en sécurité et de bonne humeur peut donc passer davantage de temps dans ce magasin,

Petite anecdote : j’avais pris conscience de cette mise en confiance du client dans l’enjeu du marketing lorsque je suis entré dans un petit Apple Store de Taragonne en Espagne. J’y étais seul, je devais avoir 8/9 ans et à mon arrivée la vendeuse s’est précipitée de diffuser la bande originale de Toy Story, un film destiné aux enfants. Voilà, simple anecdote mais pour dire que ce sont des méthodes appliquées constamment et peu subtilement.

et donc tombe très aisément dans le jeu de la surconsommation, qui, à mon avis comporte tout un tas de soucis éthiques bien cachés derrière de beaux emballages, et notamment celui de la surexploitation des animaux.

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Derrières une belle vitrine, des centaines de boîtes. Partout. Y’a du choix. Herta, Bayonne. Des 2 tranches. Des 4 tranches. Des 6 tranches. Des 8 tranches. Jambon. Mortadelle. Salami. L’eau est de retour dans ma bouche. Mais je ne m’en fais pas : j’ai acheté du coca. Toutes ces formes rondes parfaites, toutes ces couleurs roses, on en oublierait presque que ce qu’on est sur le point d’acheter c’est des morceaux reconstituées d’animaux qui donnent très certainement tout un tas de cancer au fond de nos colons, mais vu que la boîte est jolie et qu’on a vu Marc Veyrat en faire la pub à la télé, ça doit pas être si grave.

N’importe qui passant là devant ces vitrines pense certainement à ces vidéos de l’association L214 qui dévoilent les horreurs des abattoirs partout dans le monde, ce genre de posts Facebook rassemblent des centaines de messages de révolte et d’indignation,  mais apparemment la méthode ne fonctionne pas, on continue de manger ces tranches roses brillantes de “jambon” parce que c’est si bon.

     C’est si bon notamment parce qu’ils rajoutent du sucre là-dedans. Pas que dans le jambon, bien sûr, un peu partout là où ils peuvent, ils y mettent la dose. Récemment, j’ai vu un documentaire sur le sucre, ça s’appelle SugarLand. Je n’imaginais pas que les aliments de tous les jours contenaient autant de sucre raffiné. Pour faire simple, ce sucre agit directement sur le système de récompense du cerveau, nous rend heureux, nous rend dépendant, on en veut toujours plus et si on en a moins on se sent tout mou, tout fatigué, comme un toxico en manque de sa dose. Le rapprochement peut paraître grossier, mais on parle d’une drogue très largement diffusée qui profite à cette consommation impulsive de masse. Si l’on ajoute à ça que ces produits sont mauvais pour la santé, le développement du corps, le rythme cardiaque, les fonctions cérébrales, on est clairement sur une drogue toxique largement diffusée. Le documentaire montrait aussi que nourrir ses enfants avec ce genre de produits ralentissait ses fonctions cérébrales, et donc la réflexion. Par ce moyen, ils nous endorment et ce dès le plus jeune âge.

On réfléchit moins, on tombe plus facilement dans leurs pièges enseignés dans les écoles de commerce (genre le marketing olfactif,  c’est dingue ça quand même : les mecs se sont penchés sur l’étude de chacun des sens humains pour nous cerner par tous les moyens ça rend dingue), on les enrichit, ils nous nourrissent de nourritures reconstituées et on mange même pas mal de plastique. Et on continue de faire comme si on était tous obligés de leur manger dans la main.

     Oui, parce que, quelque part, on est obligés de leur manger dans la main : ils nous ont rendu dépendants de leur système étant donné qu'ils ont rendu les alternatives peu nombreuses, plus onéreuses et surtout moins pratiques. Je dis pas qu’on est contraints couteaux sous la gorge d’aller nous remplir le ventre là-bas, je dis juste qu’aller remplir nos ventres ailleurs ça coûte plus cher et on a bien souvent pas le temps ni la volonté.

     J’ai dû passer par le rayon femmes. Enfin, celui des shampoings quoi. (C’est sexiste de dire rayon femmes ? En tout cas ce sont elles la cible : elles occupent quasiment tous les emplacement où on peut y mettre un visage harmonieux sur ces boîtes. Non puis statistiquement, j’imagine que les femmes ont plus de cheveux que les hommes donc c’est pas sexiste de dire que c’est un rayon davantage tourné vers une clientèle féminine, jsais pas. Bref.)  Ma sœur voulait un démêlant spécial d’une marque spéciale. Je me dirige donc vers le rayon soin pour les cheveux (c’est un bon terme qui dérange personne j’imagine).

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Houla. C’est coloré. Ça sent bon. Que de belles boîtes ici aussi ! Et tous ces noms, j’en ai entendu parler de ces noms. Par tout le monde. Du moins le monde à cheveux. Putain ça fait beaucoup de marques, et elles ont chacune forcément des dizaines de produits vraiment similaires. Ça en fait du plastique, en plus c’est des petites bouteilles donc encore plus. Alors. Elle voulait du LOREAL. Un démêlant donc. Evidemment je met 10 minutes à le trouver parce que comme par hasard c’est jamais la bouteille qu’il te faut qui te saute aux yeux direct.

Je suis passé par le rayon Jeu vidéo/Disques/Multimédia. Grand fan de péloche, je me suis arrêté. Pour quelques secondes.

Super, des films. Par dizaines. Et pourquoi pas m’en acheter un. Ça fait longtemps, quand même. Y’en a des pas chers : cinq euros c’lui-ci ! Les Compères ! Avec Pierre Richard et Gérard Depardieu ! Ça fera plaisir aux darons ça. Je les aime bien ces deux là (Pierre et Gérard) (mais mes darons aussi hein). Mais je trouverai peut-être mon plus gros bonheur dans un autre DVD. Je garde celui-là de côté et je regarde les autres. Y’en a, des autres ! des dizaines. Sur plusieurs rangées. Au bout de 10 minutes, je choisis de ne rien prendre, pose Les Compères,  j’ai pas trouvé mon bonheur, et puis de toute façon c’est trop cher.

Les caisses. Elles sont pratiques. Surtout les automatiques, où tu fais toi-même le taf d’un ou deux employés supplémentaires. Pratique ! Parfait, y’a de la place. Donc je fais le travail : scanner/peser autant de fois qu’il y a de produits. 

Confirmer si l’on paye en carte/espèces/carte de fidélité. 

Espèces

Je vais à la borne où faut rentrer les sous.

Je comprend pas. 

Heureusement, une conseillère heureuse est là. Elle m’indique. 

Parfait. 

Je glisse dans la bonne fente le beau billet marron de cinquante euros que m’a filé mamie pour mon anniversaire le mois dernier. La machine a l’air de l’accepter, sympa ! Je reçois ma monnaie. Un bruit d’impression, un billet de cinq euros qui sort. Puis des pièces. De deux ! Super, c’est le plus gros montant que l’on peut trouver sur une pièce ! Un autre billet de dix sort. Les machines elles font pleins de bruits genre "Viiiiouuut" ou "bip bip" on dirait un film d'anticipation des années 80. Je récupère mes affaires, mon coca, mon démêlant, et je sors du magasin, tout redevient sombre, je quitte un peu ce paradis. C’était bien. 

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