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Billet de blog 22 mars 2020

Oui, le ridicule tue !

Mais il est bien dommage qu’en ces sombres jours ce soit les plus fragiles qui en fassent les frais, et non les dirigeants supposés les protéger…

Rémi VIBRAC
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Lorsque le 16 mars Monsieur le Président Macron s’adresse à la nation pour demander ce que nous pressentions tous déjà, et que les scientifiques et soignants appelaient de leurs vœux depuis longtemps, le citoyen lambda bête et discipliné que je suis s’organise pour respecter les consignes du confinement. « Ecoutons les soignants qui nous disent : si vous voulez nous aider, il faut rester chez vous et limiter les contacts, c’est le plus important ». Puis il nous parle de situation de guerre, terme qu’il martèle ensuite à l’envi.

Mais quelle guerre pouvez-vous bien mener Monsieur Macron ? A l’exception relativement notable des lieutenants Veran et Castaner, votre gouvernement s’en vient depuis souffler le chaud et le froid. Un jour le BTP doit venir travailler, le lendemain les fraudeurs au chômage partiel ne seront pas indemnisés, le surlendemain ceux qui travaillent pourront prétendre à une prime de 1.000 €, … : le ridicule ne les tue pas.

Vous venez maintenant nous expliquer en substance que ceux qui disent aujourd’hui qu’ils savaient sont des menteurs. Mais nous ne sommes plus dans une cour de récréation et ne vous en déplaise, nous le savions tous, ou presque, depuis des semaines déjà. Pas besoin d’être un grand spécialiste en géopolitique ou en économie pour comprendre qu’un pays comme la Chine ne confine pas de gaité de cœur là où seule une croissance à deux chiffres semble pouvoir lui assurer une survie à moyen terme. Pas besoin d’être un haut fonctionnaire pour imaginer que l’Italie, à l’économie déjà vacillante, ne confine pas sa population par plaisir. Pas besoin d’être un grand chercheur ou un soignant pour comprendre que les mêmes causes produisent les mêmes effets et que les miracles – hors Allemagne peut-être mais pour combien de temps encore ? – n’existent pas. Mais bien sûr je ne suis qu’un modeste citoyen et je ne peux prétendre savoir ce que vous savez, entouré comme vous l’êtes de hauts fonctionnaires zélés qui lisent des livres remplis de statistiques que je ne connais pas. C’est ainsi qu’ils imposent leurs lois pour la plupart inapplicables car ignorant tout de la simple pratique et même du bon sens : chose malheureusement loin d’être propre à votre gouvernance, quand bien même vous revendiquiez une autre politique. Le ridicule ne tue pas.

Pourtant le modeste citoyen que je suis voit comme tant d’autres sa vie et son activité économique mises au point mort par les mesures que vous avez appelées de vos vœux, et même imposées. Le citoyen lambda que je suis ne comprend pas qu’en temps de guerre les lieutenants puissent passer des instructions contraires aux ordres du général sans être traduits en cour martiale. Le petit citoyen que je suis n’arrive pas à entendre que les uns puissent aller travailler là où les autres doivent rester chez eux. Il ne comprend pas plus encore que les soignants montent au front sans protections. Il n’arrive pas à comprendre que demain il puisse avoir à justifier de la mise en chômage partiel de ses salariés, dans une activité d’auxiliaire de justice qui le voit recevoir une bonne centaine de personnes par semaine là où votre ministre ferme les services de la justice. Personnes qui par ailleurs ne peuvent aujourd’hui plus se déplacer pour venir le rencontrer. Pour un service qu’il ne peut enfin plus rendre parce que toutes les administrations dont il dépend pour assurer la sécurité juridique de nos concitoyens sont aujourd’hui fermées, à la demande de leur ministère. Le ridicule ne tue pas.

Alors vraiment, n’est-il pas totalement ridicule de faire deux poids deux mesures ? Les services de l’état, confinés dans des bureaux, sont plus à risque que des ouvriers dans les usines ou sur les chantiers ? Les salariés du privé ne valent pas plus que les profits qu’ils pourraient potentiellement générer si tant est qu’ils puissent réellement travailler, ce qu’ils ne peuvent de fait plus faire ? Le ridicule ne tue pas.

A l’heure où j’écris ces lignes, mon frère sillonne les routes du Grand Est à la recherche de masques ou pour soigner des patients qui en ont besoin, sans compter ses heures ni les risques qu’il prend. Il m’égrène quasi-quotidiennement la litanie des cas déclarés dans son petit village de campagne : ici un pompier de cinquante ans, là un généraliste de sa maison de santé… Et il faudrait demain que les français reprennent le travail pour venir potentiellement grossir les rangs de ces malades que malheureusement les soignants ne peuvent déjà presque plus absorber ? Le ridicule peut tuer.

Vous pensez vraiment que je me soucie un instant de potentiels profits à l’heure ou des milliers de vies sont en jeu ? Vous voyez en moi un fraudeur aux aides sociales alors que je cotise depuis les débuts de ma vie professionnelle sans jamais avoir eu besoin d’aides, et que maintenant que mes salariés et moi-même en aurions besoin il va falloir justifier d’une réalité qui semble évidente au yeux de tous ? Il me faudra donc liquider mon activité pour indemniser des salariés que je devrais ensuite malheureusement licencier. Et nous serions légion dans ce cas : le ridicule peut tuer.

J’ai toujours souhaité privilégier l’humain. C’est à mon sens la base de toute vie en société. Et toujours entendu appliquer cette petite phrase tirée de la Bible, « ce que vous voulez que les autres fassent pour vous, faites-en de même pour eux ». Qui fait parfaitement écho à une phrase que semblent partager deux autres grandes religions, qui dit en substance que celui qui sauve une vie sauve l’humanité toute entière. Je n’ai pas la prétention de sauver l’humanité, mais je veux prendre ma part, comme le colibri de la maxime. Je n’ai aucune envie d’être le vecteur d’une maladie meurtrière et vous m’avez demandé de ne pas l’être : il semble être plus que temps de le rappeler à vos sbires. L’économie se relèvera, mais ce ne sera pas le cas de toutes les victimes qui se meurent dans le cadre anxiogène d’une salle de réanimation, et que l’on transporte aujourd’hui en cercueils scellés. Oui, le ridicule va tuer. 

En d’autres temps, quand le danger sera écarté, nous pourrons reconstruire. Comprendre. Et je l’espère sanctionner. Les inconscients qui auront continué à prendre des risques et mettre en danger toute une société. Il me semble donc plus que temps de cesser d’être ridicule.

Vous avez voulu la fonction, vous l’avez. Il convient désormais d’en être digne. Si personne ne pourra vous en vouloir d’avoir mis à l’arrêt l’économie pour sauver des vies, l’inverse ne sera pas vrai, c’est une certitude. 

Et vous ne seriez pas ridicule... 

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