substance-mort
Les combustibles fossiles sont issus de la transformation lente de matières organiques. Ils constituent les restes de gigantesques quantités de plantes et d’animaux, morts en des temps que l’homme n’a jamais connus. Ces fosses d'avant l'histoire, enfouies dans les entrailles de la terre depuis plusieurs millions d'années, ont lentement pris des formes très diverses : visqueuses, huileuses, collantes, nauséabondes, friables, explosives, poussiéreuses,... pour donner naissance aux pétrole, charbon, lignite et gaz naturel.
Depuis quelques décennies que nous carburons au culte de cette énergie noir-carbone, nos sociétés ont produit des miracles de technologies et une accélération impensable. Mais l’euphorie passée, il flotte dans l’air une odeur grise, une fumée âcre que nous feignons d’ignorer, qui infuse jusque nos inconscients gagnés par l'inquiétude. Cette substance-mort - pour la désigner par son ingrédient principal, par sa source - pèse désormais sur nos vies et sur notre avenir. Par un étrange phénomène, un rideau de fumée recouvre la scène, la question pourtant inscrite dans son essence même n'est jamais posée. De combien de décès cette matière est-elle le nom ?
Agrandissement : Illustration 1
10 millions
Il serait exagéré de prétendre qu’on ne mentionne jamais le nombre de morts dûs aux dérèglement climatique dans les médias. Chaque catastrophe va avec son lot de victimes : 19 490 morts en France avec la canicule de l’été 2003, 210 morts dans les inondations de Valence, une dizaine de morts cet été dans les incendies « hors norme » transformant un million d’hectares des forêts d’Europe en paysages calcinés. Mis bout à bout, les chiffres commencent à inquiéter, mais restent ridicules par rapport au nombre de victimes des épidémies et des guerres. Du moins, c’est l’idée qu’on peut s’en faire. Pourtant, si on se penche sur les éléments disponibles dans l’étude The Lancet Countdown, le constat contredit totalement cette impression.
Les énergies fossiles, cause principale du réchauffement climatique s'il était encore nécessaire de le rappeler, rejettent non seulement toujours plus de gaz à effet de serre qui perturbent le climat, mais provoquent également des millions de morts par la pollution. Au total, Marina Romanello, la Directrice exécutive du Lancet Countdown à l’University College London, mentionne dans une interview en marge du rapport, un total de plus de 10 millions de vies à sauver par an. Un rythme qui tient la comparaison avec celui de la seconde guerre mondiale et d’autres événements qui marquent l’imaginaire collectif. Si la nature de ce chaos n'a pas d'équivalent dans l'histoire, le nombre de victimes donne la mesure de l'urgence.
Il s’agit pour commencer de s’emparer de ces chiffres, pour les confronter à d'autres catastrophes emblématiques, et s'interroger sur ce que signifie être écolo aujourd'hui.
LE RAPPORT
Le rapport “The 2025 report of the Lancet Countdown on health and climate change” est disponible et téléchargeable sur le site du journal, et sur une page dédiée de graphiques interactifs, ici : https://lancetcountdown.org/2025-report/
Eléments de contexte
Il est bon de rappeler ici en introduction quelques faits concernant le réchauffement climatique, si c’était encore nécessaire. Les émissions de gaz à effet de serre n’ont jamais cessé d’augmenter. Exception faite des années du COVID et de la crise des subprimes, elles battent chaque année de nouveaux records, en contradiction avec les alertes répétées des scientifiques et l’engagement des pays ayant ratifié les accords de Paris en 2015, qui nous astreignent à une diminution d’environ 5% par an. Aujourd’hui nous émettons presque deux fois plus qu'en 1995, année de la première COP.
Agrandissement : Illustration 2
Les gaz à effet de serre, de plus en plus concentrés dans l’atmosphère, poursuivent leur action de forçage radiatif positif, c’est-à-dire agissent comme une loupe géante qui concentrerait les rayons du soleil directement au-dessus de nos têtes. Si nous arrêtions subitement d’émettre du CO2, les quantités de gaz déjà émises resteraient malgré tout actives dans la nature pendant au moins 50 à 200 ans, poursuivant le réchauffement et provoquant l’instabilité croissante de nos climats, potentiellement jusqu’à des points de bascule irréversibles dangereux (qui justifient les cibles de 1,5 et 2 degrés des Accords de Paris). On ne sait pas réduire l’épaisseur de la loupe (capturer le carbone de l’atmosphère), il s’agit donc d’arrêter de la faire grossir chaque année, le plus rapidement possible.
En 2024, les + 1,5 degrés ont été dépassés pendant douze mois, et il est admis que l’objectif n’est plus accessible et sera officiellement franchi dès 2029 selon l’ONU. Il devient donc urgent de ne pas dépasser les +1,51 degrés. La poursuite des tendances actuelles mènerait à un réchauffement mondial compris entre +2,7 et +4,4 degrés en fonction des scénarios du GIEC. Sachant que les engagements pris par les pays en COP n’ont jamais été suivis d’effet sur la réalité des émissions, il serait hasardeux de tabler sur le scénario le plus optimiste.
Canicules
Le premier effet du réchauffement climatique, le plus simple à observer en terme d’impact sur la santé humaine, est la multiplication des canicules. Le nombre de morts directement imputables aux vagues de chaleur a augmenté de 63% depuis les années 1990, atteignant un total de 546 000 décès par an en moyenne, un par minute. En 2024, une personne était exposée en moyenne à 16 jours de niveaux de chaleur dangereux qui ne se seraient pas produits en l’absence de changements climatiques. Les personnes à risques (nourrissons, personnes âgées, maladies chroniques, femmes enceintes) ont été confrontés à plus de 20 jours de canicule par personne au total, soit quatre fois plus qu’au cours des 20 dernières années.
Agrandissement : Illustration 3
Incendies
Le risque des feux de forêts s’est accru, en conséquence, 2024 a battu un record de décès causés par les fumées charriant particules fines et pollution : 154 000.
Agrandissement : Illustration 4
Insécurité Alimentaire
Conséquences des feux de forêt et des sécheresses : 123,7 millions de personnes de plus que sur la période 1981-2010 ont été placées en situation d’insécurité alimentaire modérée ou grave en 2023, répartis dans 124 pays. Le rapport ne dit pas combien parmi ces millions finiront par tomber malades et éventuellement mourir, fragilisés par la faim et la malnutrition. Sous l’influence de Trump et de la vague des populismes nationalistes, l’aide internationale a atteint son niveau le plus bas depuis dix ans. Il ne me paraît pas déraisonnable de penser que quelques pourcents, soit plusieurs millions de vies sont en jeu.
Sur ce volet, l’étude de tient pas compte d’autres facteurs, difficilement mesurables. Toujours en octobre cette année, on apprenait d’un rapport de 160 scientifiques, que le premier point de bascule aurait été atteint : les récifs coralliens d’eaux chaudes sont désormais condamnés. Au-delà des belles images sous-marines instagrammables, ces écosystèmes qui subissent un « dépérissement généralisé », font aujourd’hui vivre près de 1 milliard de personnes et un quart de la vie marine.
Le rapport n’aborde pas non plus les chiffres de l’effondrement de la biodiversité. En quelques siècles et particulièrement ces dernières décennies, le massacre de la fine pellicule de vie répandue autour du caillou Terre depuis 4 milliards d’années s’est accéléré à une vitesse telle qu’elle surpasse la précédente extinction de masse, qui causa la disparition des dinosaures.
Plus d’1 million d’espèces sont menacées. Les humains ne sont pas seuls à souffrir, les plantes et les animaux meurent aussi. Que ce soit à cause des nouvelles conditions climatiques ou de la pression humaine croissante, le résultat est le même. La mort des plantes, des insectes, des oiseaux, des organismes marins, etc. ne sera pas sans effet sur les vies humaines. Des rendements agricoles s’effondrent déjà à cause de la chute des pollinisateurs. Les forêts dépérissent et deviennent émettrices en CO2, mettant à mal notre stratégie pour atteindre la neutralité carbone. L’action combinée du climat et de la fragilisation du vivant par nos activités est une bombe à retardement largement passée sous silence, dont l’explosion semble inévitable.
Maladies
Les conditions climatiques augmentent également les risques de transmission de maladies mortelles. La dengue a touché 7,6 millions de personnes en 2024 (16 000 cas sévères et plus de 3000 décès), soit une augmentation de 48% de la forme Ae albopictus et 12% de Ae aegypti, en comparaison avec la période 1951-1960. La même tendance à l’augmentation est observée avec les virus chikungunya (+48%) et zika, la malaria (+13%, 500 000 morts par an, affectant majoritairement enfants et femmes enceintes), la leishmaniose (+29%, parasites causant la mort de 20 000 à 40 000 individus par an), les maladies liées aux tiques (+7% pour la tique R sanguineus, +3% pour la Hyalomma, soit 364 millions de nouvelles personnes infectées et donc à risque).
Si les zones tropicales traditionnellement sujettes à ces maladies ne sont pas toujours plus fortement touchées, l’augmentation paraît nette dans les climats tempérés habituellement protégés. A l’heure où ce papier est écrit, la dermatose nodulaire provoque l’abattage de troupeau entiers de vaches. Cette maladie est favorisée par le réchauffement climatique.
Le rapport n’aborde pas le risque de l’apparition de nouvelles zoonoses, favorisées par le rapprochement des humains et animaux sauvages induit par la dégradation des habitats sauvages, mais aussi sa fragilisation par le climat. La fonte du permafrost pourrait libérer des virus aujourd’hui disparus, comme la variole contre laquelle nos enfants ne sont pas vaccinés. Pour mémoire quelques zoonoses tristement célèbres : rage, tuberculose, Ebola, SRAS, grippe aviaire, peste, maladie de Lyme, salmonelloses, monkey pox, herpès virus B, MERS, Creutzfeltd-Jakob, fièvre jaune, botulisme, … VIH, et COVID ?
Tout comme pour l’insécurité alimentaire, les chiffres donnés par le rapport n’intègrent donc pas des risques de surmortalité majeurs.
Agrandissement : Illustration 5
Agrandissement : Illustration 6
Pollution Atmosphérique
La pollution atmosphérique n’est pas un effet strictement induit par le changement climatique. Certaines particules ont même un effet refroidissant qui compensent légèrement le réchauffement de l'atmosphère. Sans aucune pollution nous aurions déjà franchi les + 1,5 degrés. Cependant, difficile de se réjouir puisqu’elle affecte massivement la santé des citadins, avant d’empoisonner tout l’environnement. Tout comme l’eau, l’air s’inscrit dans un cycle qui implique la totalité des organismes vivants. Plutôt qu’un gaz inerte, l’air doit être pensé comme la somme de toutes les respirations, le résultat de ce que les plantes et les animaux absorbent et rejettent en permanence, avec leurs feuilles ou avec leurs poumons. Le fog de New Delhi pourrait bien se retrouver in fine au fond des poumons d’une vache normande ou dilué dans un crachin breton (pour rappel, l’eau de pluie n’est aujourd’hui plus potable).
La pollution atmosphérique n’est pas le résultat de la perturbation du climat. Néanmoins celle produite par les énergies fossiles découle de la même source. Double effet pas très kiss cool qui nourrit la même nécessité : en finir avec le charbon, le pétrole et le gaz. En 2022, 2,5 millions de personnes sont mortes à cause de particules rejetées par la combustion d’énergies fossiles.
A cela s’ajoutent la pollution du secteur de l’agriculture (pas d’estimations), et la pollution domestique générée par la cuisine et le chauffage qui est estimée à 2,3 millions de morts.
Agrandissement : Illustration 7
LES ABSENTS, ceux qui ne sont pas comptés dans le rapport
Cyclones
Le réchauffement climatique est responsable de la multiplication de ces évènements et de leur intensité croissante. En 2025, 4181 personnes sont mortes des suites du passage de 47 cyclones. Cependant une étude publiée dans Nature en octobre 2024 réalisée sur la base de quinze années d’observation, démontre que le nombre de victimes est bien supérieur à ce qui est observé directement après la survenue de la catastrophe. Le nombre de décès excédentaires se poursuit dans les faits sur les 15 années qui suivent, et atteint environ 300 fois plus que les chiffres officiels.
“Le nombre moyen de décès officiellement déclarés lors de ces différentes tempêtes était de 24. Mais si l’on tient compte des décès indirects les années suivantes, le nombre moyen de victimes se situe entre 7 000 et 11 000, environ 300 fois plus que les chiffres officiels”, estime l’étude. Les chercheurs ont avancé plusieurs pistes pour l’expliquer. Par exemple, une personne utilisant sa retraite pour réparer sa maison après un ouragan, se retrouve ensuite à court d’argent pour sa santé. Selon leur analyse, les bébés nés même cinq à dix ans après une tempête risquent beaucoup plus de mourir prématurément dans les régions touchées.
Invisibles
Difficile de statuer précisément sur les raisons qui poussent des millions de personnes à fuir leur logement. Les inondations jettent en quelques heures des familles entières sur la route. Dans d’autres cas plusieurs motifs se mêlent : mauvaises récoltes causées par les sécheresses, salinisation des côtes provoquée par la hausse du niveau des mers rendant les terres impropres aux cultures, etc. Une exposition organisée par l’OIM à la maison des réfugiés du 20eme arrondissement de Paris, donne quelques exemples de la réalité de parcours de réfugiés climatiques. Tony ne pouvait plus exercer son métier de taxi à cause des inondations répétées. Ali a rejoint la France après la pire sécheresse survenue en Somalie depuis 40 ans, provoquant une crise alimentaire. Au Burkina Fasso, Bance-Houdou a vécu le manque d’eau. Kathy a fui le Congo à cause des fortes pluies, du volcan et de ses engagements politiques…
Migrations massives, révoltes et tensions politiques peuvent surgir de l'émergence d'événements climatiques. Ces conflits font parfois partie du contexte qui participe au déclenchement de guerres, comme cela été évoqué pour la Syrie. Il ne s’agit pas d’une question à proprement parler de santé, elle est donc logiquement absente du rapport de The Lancet. Cependant parmi ces millions de personnes qui partent tenter leur chance ailleurs, qui tentent de sauver leur peau, un grand nombre n’arriveront jamais au bout du voyage.
Je cite ici un rapport Oxfam de Septembre 2022. Le Haut-Commissariat des Nations unies pour les Réfugiés calcule qu’en moyenne, depuis 2008, 21,5 millions de personnes ont été déplacées chaque année de force, à cause de catastrophes telles que des inondations, des tempêtes, des incendies ou des températures extrêmes. Les projections présentent une progression qui va de 260 millions de réfugiés climatiques en 2030, jusqu’à 1,2 milliards en 2050.
Si on ne peut dire précisément combien de réfugiés climatique meurent sur les routes, on sait combien de réfugiés ont péri en méditerranée : entre 2014 et 2024 ce sont 40 000 personnes qui ont disparu (68 000 depuis 2000). En 2024 l’agence de l’ONU pour la migration statuait :
Plus de 72 000 personnes sont mortes ou ont disparu le long des routes migratoires à travers le monde au cours de la dernière décennie, la plupart d'entre eux dans des pays touchés par des crises. L'année 2024 a été marquée par le plus grand nombre de décès de migrants jamais enregistré, avec au moins 8 938 personnes mortes sur les routes migratoires.
Plastiques
Pour compléter ce tableau déjà trop sombre, il convient d’élargir le bilan à l’ensemble des dérivés du pétrole. L’utilisation des engrais, des pesticides et des plastiques a un coût non négligeable sur la santé humaine. Il est difficile de donner les chiffres de la surmortalité associée. Cela nécessiterait des études coûteuses qui vont à l’encontre d’intérêts économiques considérables. Pourtant, ces victimes de la chimie pétrolière sont bien réelles.
L’inserm confirme une présomption forte d’un lien entre l’exposition aux pesticides et plusieurs pathologies : lymphomes non hodgkiniens (LNH), myélome multiple, cancer de la prostate, maladie de Parkinson, troubles cognitifs, bronchopneumopathie chronique obstructive et bronchite chronique. Des liens ont été identifiés pour d’autres pathologies ou événements de santé avec une présomption moyenne. C’est le cas notamment pour la maladie d’Alzheimer, les troubles anxio-dépressifs, certains cancers (leucémies, système nerveux central, vessie, rein, sarcomes des tissus mous), l’asthme et les sifflements respiratoires, et les pathologies thyroïdiennes. Combien de victimes du chlordécone au glyphosate ? Combien de victimes parmi les agriculteurs, combien parmi les consommateurs ?
La pollution plastique est souvent associée aux tortues marines échouées. A-t-on une idée du coût humain ? On sait désormais que des quantités infimes ingérées par les animaux peuvent provoquer leur mort, mais aucun homme n’est officiellement jamais décédé des effets du plastique. Pourtant les études montrent à quel point nos corps sont envahis, de la même façon que tout ce qui nous entoure. En 2017, des scientifiques belges ont révélé que les amateurs de fruits de mer pouvaient consommer jusqu’à 11 000 particules de plastique par an en mangeant des moules. Les plus fines pénètrent dans nos poumons par l’air que nous respirons. On en trouve dans notre sang et même à l’intérieur de cellules.
Les plastiques sont composés de polymères, mais aussi d’un mélange de différents additifs qui sont de potentiels contaminants chimiques. De plus, d’autres contaminants supplémentaires (métaux lourds) et biologiques (bactéries) peuvent se fixer à la surface des plastiques, selon une publication de l’ANSES.
Comme avec le dérèglement climatique, ces menaces sur nos vies sont d’autant plus anxiogènes qu’elles sont à la fois omniprésentes et difficiles à chiffrer. Il a fallu dix ans aux scientifiques pour prouver la nocivité du tabac et établir le lien avec le cancer, à cause de la puissance des lobbys de la cigarette. Il me semble que l’histoire se répète. Dans combien de cancers, combien de maladies cardio-vasculaires, les pesticides et les plastiques ont-ils joué un rôle, même secondaire ? Sur le papier, les chiffres n’existent pas. Dans la vraie vie, les malades souffrent, et meurent parfois.
Guerres
Le décompte n'est pas encore complet si on cherche à visualiser le tableau dans son entièreté. Les énergies fossiles permettent en ce moment même à la Russie de financer la guerre en Ukraine (1,4 millions de morts ou blessés ?). Plusieurs conflits ont cyniquement été motivés par des intérêts pétroliers (guerre du Golf, bientôt le Vénézuéla, …). Ces combats, imputables au moins en partie aux énergies fossiles, génèrent des victimes supplémentaires sur le champ de bataille, mais aussi de grandes quantités de gaz à effet de serre. La boucle infernale est bouclée, le serpent se mord la queue.
L’ADDITION
Un scientifique rigoureux ne se lancera jamais dans un calcul si hasardeux et imprécis. Il s’agit pourtant d’une simple addition. Le citoyen peut se suffire d’ordres de grandeur pour comprendre. Je me lance donc dans une somme approximative, un premier jet, avec l’espoir que data scientists et scientifiques du climat s’empareront du sujet. Gratitude à quiconque fournira des chiffres plus précis (sourcés).
Ces données n'intègrent pas les risques futurs liés à la poursuite de la dégradation du climat et de la biodiversité, mais uniquement l’état actuel des choses, en 2025.
Agrandissement : Illustration 8
Voici donc le résultat du calcul, incomplet. Plus de 6 millions de morts par an au bas mot, en-deçà des 10 millions cités par Marina Romanello, Directrice exécutive du Lancet Countdown à l’University College London. Je ne suis pas le seul à faire des additions, et son évaluation est sans nul doute plus fiable que la mienne, même s'il me semble qu’il manque des éléments dans le rapport (réfugiés, ouragans,...), et que comme moi, elle n’est probablement pas en mesure d’intégrer les victimes des guerres, de la perte de biodiversité et des déplacés climatiques, qui permettraient d’avoir une vue globale du prix humain à payer au regard de notre addiction aux carburants fossiles.
Pourquoi alors ces chiffres ne sont-ils pas largement diffusés, connus par les journalistes ? Pourquoi personne ne mentionne la mort, quand l’angoisse est si partagée ? Si la raison en est le manque de précision, il semble déraisonnable d’être excessivement prudent face à une menace existentielle. A force de modération, la sortie des énergies fossiles ne fait toujours pas partie de textes issus des COP, qui sont pourtant organisées depuis 30 ans pour répondre au problème.
Nos enfants, et les enfants de nos enfants
Il ne faudrait pour autant pas s’arrêter là. Avec la poursuite du réchauffement climatique, la partie la plus sensible et cruciale reste encore à produire : tracer la courbe de ce qui nous attend. A chaque dixième de degré supplémentaire, ce sont potentiellement des millions de vies touchées. A moins de lancer des chantiers d’adaptation pharaoniques qui ne sont pas dans l’air du temps budget-défense, il paraît peu plausible que le nombre de morts reste stable.
Les quantités rejetées de gaz à effet de serre battent des records chaque année, le dérèglement climatique s’accentue, le nombre de morts augmente. L’équation est simpliste mais probable. Le franchissement de points de bascule sera vraisemblablement associé à des emballements dangereux et difficiles à appréhender. Le nombre de déplacés climatiques est en constante augmentation. Même sans tenir compte de ces très probables victimes supplémentaires, nous devons donc raisonnablement nous attendre à la mort de 6 millions de personnes par an, sur des dizaines d'années à venir. Peut-être beaucoup plus, cela dépend de nous. A minima, la question mérite qu’on s’en saisisse.
Ce qui ne nous tue pas ne nous rend pas plus forts mais malades
A ce sinistre décompte, il faudrait ajouter celles et ceux bien plus nombreux qui ne meurent pas, mais souffrent de façon injustifiable, parfois même sans en voir le lien avec le climat, comme l’augmentation des allergènes, la fragilisation des microbiotes de nourrissons... C’est pour beaucoup, une incapacité à mener une vie normale ou à travailler, parfois des souffrances psychologiques. C’est aussi des tensions internationales supplémentaires dûes aux migrations, au manque d’eau, etc. Un monde plus hostile.
Le rapport souligne également le non-sens économique que l’inaction représente.
“L’exposition à la chaleur a entraîné la perte de 640 milliards d’heures de travail potentielles en 2024, les pertes de productivité équivalant à 1,09 billion de dollars des États-Unis (USD). Le coût des décès liés à la chaleur chez les personnes âgées a atteint 261 milliards USD”. “Le subventionnement des combustibles fossiles est disproportionné par rapport au financement de la lutte contre les changements climatiques : les gouvernements ont dépensé 956 milliards USD en subventions nettes aux combustibles fossiles en 2023, soit plus du triple du montant annuel promis pour soutenir les pays vulnérables face aux effets des changements climatiques. Quinze pays ont dépensé plus pour subventionner les combustibles fossiles que pour l’ensemble de leur budget national de la santé”.
A ne pas réagir, nous sommes perdants sur toute la ligne. On peut citer les premières lignes d’un rapport de l’ONU de 2020.
“Les catastrophes naturelles feront environ 150 millions de victimes par an d’ici 2030, selon les estimations de l’ONU. Soit une augmentation d’environ 50% par rapport à la situation en 2018, où environ 108 millions de personnes victimes de tempêtes, inondations, sécheresses ou incendies, ont été forcées de recourir à l’aide humanitaire internationale. D’ici 2030, les coûts de ces catastrophes devraient atteindre 20 milliards de dollars par an, affirment 16 agences internationales et institutions financières.”
“C’est foutu on va tous mourir”
Compter nos morts, c’est justement répondre à cette réaction un peu automatique que nous avons toutes et tous, dès lors qu’on aborde la gravité des enjeux. C’est situer le défi auquel nous faisons face, quelque part entre “on va tous mourir / du coup profitons à fond” et “ils exagèrent ces écolos / on les emmerde”, c’est-à-dire les positions les plus faciles et les moins constructives.
Levons d’abord le doute : au-delà d’un certain point de réchauffement, l’humanité disparaîtra. Par exemple, si d’aventure, nous provoquions la fonte des glaciers continentaux Antarctique, le niveau de la mer s’élèverait de 70 mètres. Ce scénario n’est aujourd’hui pas probable mais illustre bien qu’il existe des limites, difficiles à positionner précisément. Nous jouons actuellement avec le feu. Comme le formule le secrétaire général des Nations Unies, nous faisons face à une “menace existentielle”.
Cependant si nous nous emparons réellement du problème en transformant notre société - pour quelle raison n’en serions-nous pas capables - nous pouvons limiter les dégâts, et sauver plusieurs millions de décès foncièrement injustes. Schématiquement, les plus riches sont indirectement en train de tuer les plus fragiles, les plus pauvres et les moins responsables de l’insécurité climatique.
C’est donc aussi l’estime que nous portons à notre société et à la justice qui sont en jeu.
Les chiffres dessinent les contours de cette hécatombe. Les énergies fossiles sont mortellement créatives, à tel point qu’il est difficile d'établir la liste de façon exhaustive de toutes les façons dont elles s’évertuent à mettre fin à nos vies. Le nombre les rend visibles. Car si la violence des atrocités commises dans les conflits armés est difficile à regarder mais disponible sur nos écrans, il n’existe pratiquement pas d’images des victimes des énergies fossiles.
On pense éventuellement à des personnes âgées déshydratées, bouches ouvertes sur un lit médical pendant les épisodes de fortes chaleurs. Inconsciemment certains pourraient avec froideur se dire que c’est dans l’ordre des choses, voire penser tout bas qu’il faut bien réduire le déficit des retraites. Or cette image est trompeuse : les canicules ne représentent que la partie immergée de l’iceberg. Par ailleurs, celles et ceux qui vont payer le prix fort sont d’abord les jeunes générations d’aujourd’hui et de demain.
"Le pétrole c'est la vie" AKA "je ne crois pas au modèle Amish" (Macron) AKA "il y a la vie réelle" (Pouyanné)
Si les énergies fossiles nous tuent, elles nous font aussi vivre. Combien de vies sauvées grâce à elles : ambulances, hôpitaux, logements, agriculture. L'avocat du diable a raison, c'est factuel. Si nous devions nous sevrer brutalement, il y aurait des morts. Et tous les emplois associés, que vont devenir les pilotes d'avion ? Il s'agirait donc de sauver ces morts imaginaires, ces souffrances hypothétiques, quitte à sacrifier des millions de vies bien réelles. L'argument est entendable sur le papier mais peu audible dans le réel. S'il faut garder du pétrole pour nos ambulances (mauvais exemple on peut passer à l'électrique), ou pour la chimie agricole (inutile si on généralise l'agro-écologie), ou disons pour répondre à des besoins vitaux, rien n'empêche d'arrêter ses utilisations récréatives. Si demain matin, le jet privé de Bernard Arnault était définitivement remisé au placard et transformé en logement social pour déplacés climatiques, absolument aucune victime ne serait à déplorer. Surtout, cet argument ne devrait pas servir à justifier l'immobilisme actuel, ou plutôt cette agitation peu efficace, tout ce bruit pour pas grand chose. Le juge de paix est la concentration en CO2 et autres gaz à effet de serre mesurée dans l'atmosphère qui entoure la planète, et le verdict est sans appel.
Il n'existe pas d'énergie totalement propre, mais les alternatives aux fossiles sont connues et maîtrisées. Rien ne justifie qu'on investisse, encore aujourd'hui plus dans le pétrole que dans les renouvelables. C'est maintenant que les émissions doivent baisser, ce qui nous amène au tabou politique ultime. La croissance, telle que nous la pratiquons aujourd'hui n'est simplement pas compatible avec les limites planétaires. Le constat n'est pas politique mais physique. Pour atteindre une neutralité carbone, nous ne pouvons pas nous épargner une réflexion sur le fond : repenser un monde où les produits ne sont plus jetables, où l'énergie est précieuse et non gaspillée, dédiée à notre santé et non à sa destruction, où l'on place la vie avant les profits. Dans une société en perte de valeurs et de rêves, voilà où se trouve le nouveau progrès. Et pour cela nous pouvons commencer dès demain avec des actions concrètes. Appliquer les mesures de la convention citoyenne pour le climat. Améliorer le partage des richesses. Travailler moins pour les intérêts privés les plus destructeurs, et plus pour le bien commun. Rediriger les aides de la PAC vers une agriculture saine. Mettre en place une démocratie réelle, débarrassée du poids démesuré de ceux qui détiennent le pouvoir et l'argent, et qui intègre une part de formation des citoyennes et citoyens aux enjeux qui les impactent. Privilégier l'économie circulaire. Etc, etc. Les idées ne manquent pas.
INCOMPARABLE
Comparaison n’est pas raison dit l’adage. Pourtant comment comprendre ce qui ne ressemble à rien de connu. Réfléchir c’est comparer des choux et des carottes en permanence, tout en se demandant s’ils feront une bonne soupe. Le chaos climatique est une menace inédite, mais toute aussi meurtrière que d’autres épisodes de notre histoire.
Covid 19
On se souvient des temps étranges de la période Covid. Du jour au lendemain, le monde s’est arrêté. Tout un tas de bizarreries sont subitement devenues nouvelles normes : se signer des autorisations de sortie à soi-même, s’enfermer chez soi et applaudir à la fenêtre, porter un masque sur une plage, respecter un couvre-feu, faire la bise du coude, etc. Parmi tout ce folklore, une innovation justifiait à elle seule toutes les autres : le compteur de morts. Qui se souvient de l’atroce mais factuel CovidTracker et des tweets quotidiens de Guillaume Rozier, le data scientist qui informait sur la situation chiffrée mieux que médias et gouvernement réunis. Chaque matin, on pouvait depuis son canapé suivre les rebondissements de la courbe, comme on regarde la météo : combien de nouvelles hospitalisations, combien de nouveaux décès aujourd’hui, ça baisse ou ça remonte, nouvelle vague ? Il faudra un jour revenir sur la folie de cette période et en tirer quelques enseignements avec la froideur du recul dans un documentaire mesuré et dystopique.
L’information quotidienne du nombre de morts a joué un rôle décisif dans l’acceptation globale de règles sanitaires parfois incompréhensibles et imposées de façon autoritaire. Qu’elles aient été justifiées ou non, ce n’est pas la question. Nous étions sensibilisés, tous ces efforts n’étaient pas complètement absurdes puisqu’il fallait sauver des vies.
N’en serait-il pas de même si nous nous mettions à parler de nos morts “climatiques”, de nos morts couleur pétrole et charbon.
Agrandissement : Illustration 9
Le Covid est responsable de la mort de 7 102 614 personnes au niveau mondial, principalement entre fin 2019 et début 2023, ce qui correspond à environ 2,4 millions de décès par an. Les énergies fossiles génèrent donc largement plus de victimes que cette pandémie. Par ailleurs, aucun lobby ne défend les intérêts du virus.
Clopes
Le tabac tue jusqu’à la moitié des personnes qui en consomment et qui ne parviennent pas à arrêter, ce sont plus de 7 millions de morts chaque année, dont 1,6 million de non-fumeuses et non-fumeurs qui sont involontairement exposés à la fumée du tabac selon les estimations.
Il existe cependant des différences majeures avec notre problème. D’une part les fumeurs ont à un moment fait le choix d’allumer leur première clope, même s' ils y ont été incités. Mais surtout, il ne suffit pas de se tenir loin de ceux qui recrachent leurs fumées, personne ne sera épargné. Contrairement à la cigarette, ce sont les plus gros pollueurs qui aujourd’hui s'en sortent le mieux, pendant que les plus innocents sont les premiers affectés. Comme si les cancers du poumon touchaient surtout ceux qui n’ont jamais fumé de leur vie, voire ceux qui sont encore à naître. Comme un mauvais sort que nous sommes en train de leur jeter.
Seconde guerre mondiale
La seconde guerre mondiale a fait 60 millions de morts. En moyenne 10 millions de morts par an, dont deux tiers étaient des civils, soit plus de 6 millions. Les énergies fossiles tuent donc aujourd’hui sur un rythme aussi rapide que la pire guerre que l'humanité a connue. Pourtant l’emballement du climat n’en est encore qu’à ses prémices. A la différence de la guerre, les victimes sont exclusivement civiles. Ils ne sont pas le fruit d’une lutte à mort entre deux camps. Aucune bataille n’est remportée, aucun camp ne sort renforcé, si ce n’est celui des actionnaires. Une longue suite de défaites absurdes pour nous tous.
Ce n’est pas vraiment la même chose, nous ne sommes pas en guerre. Il n’y a pas de SS arborant des têtes de mort et vociférant leur haine en uniformes Hugo Boss. Pourtant, si ces millions de victimes ne sont pas des morts naturelles, c’est donc qu’il y a des responsables. Et des irresponsables. On peut épiloguer sur le tri des déchets et le volume des pièces jointes des mails, la démographie des pays émergents, ou les responsabilités historiques, en réalité il est aujourd’hui très simple d’identifier les coupables : il suffit de calculer leur empreinte carbone. Nous savons précisément qui émet du CO2 dans des quantités phénoménales, aux dépens des autres. Nous pouvons les nommer.
Nos milliardaires émettent 1000 fois plus de CO2 qu’un français moyen, uniquement avec leur style de vie jet-set. Si on y ajoute leur patrimoine financier, c’est 240 000 fois plus qu’un individu lambda. A ce titre 63 milliardaires à eux seuls émettent autant que la moitié de la population française. Voilà à quoi il faut s’attaquer. Cette petite bande de privilégiés ne porte pas d’uniformes mais des cravates et des costumes gris, parfois des casquettes rouges ; et ils défendent la même idéologie. Assis à la tête de multinationales et d’états, ils s’opposent activement à l’intérêt général et aux progrès de société qui permettraient d’éviter l’hécatombe. Le PDG de Total Patrick Pouyanné, un exemple parmi d’autres, nous a prévu un réchauffement à +3 degrés, voire +3,5 degrés, sans nous demander notre avis.
Ils sont conscients du “problème”, mais leur business plan ne prend pas en compte les pertes humaines, encore moins les autres formes de vies. Il faut du temps pour accepter le cynisme qu'implique ce constat, c’est pourtant désormais une évidence : une grande partie des dirigeants, ceux qui défendent l’explosion de leurs profits à nos dépens, ont bel et bien fait sécession avec l'intérêt général. En langage plus imagé, ce sont des ordures.
Si ce n'est pas une guerre, c’est peut-être pire. Nos ennemis - ceux qui polluent et s'opposent au changement - sont précisément ceux nous gouvernent. Ils nous paient pour le travail que nous fournissons dans leurs grandes entreprises. Ils investissent dans les médias, accentuent la répression des militants, soutiennent des lobbys, paralysent pour ne pas avoir à remettre en question leurs privilèges et leurs fantasmes de domination sociale.
Les plus pauvres n’ont ni la responsabilité, ni les moyens d’agir. Pourtant les nazis n’auraient pu commettre leurs crimes sans le soutien d’une grande partie du peuple allemand. Des gens comme vous et moi, qui préféraient ne pas trop se poser de questions sur le sort des juifs, des fonctionnaires zélés qui ne faisaient que leur travail, des conducteurs de trains. Ils n’étaient, pour la plupart, pas au courant du nombre de victimes. Trump, Poutine, Macron, Pouyanné et même le Musk qui lève le bras ne sont pas des nazis. Mais ils défendent bec et ongles des idées responsables de millions de morts, et dans une certaine mesure, nous collaborons. Pourtant à la différence de la seconde guerre mondiale, les chiffres sont disponibles sur internet.
Faire la morale, ça ne se fait vraiment pas
J’ai croisé une ex dans la rue, une femme brillante avec qui j’ai conservé des rapports distants mais amicaux, je crois. On s'échange deux messages par an, pour nos anniversaires. Elle revenait de Washington, où elle a passé une année. C’était incroyable, elle a assisté au déploiement de la garde nationale, etc. C’est pour le travail, ajoute-t-elle. Bien sûr, elle était obligée de prendre l’avion. Elle a fait plusieurs aller-retours, ses enfants et son mari l’ont rejoint, un très mauvais bilan carbone. Elle me lance ça en faisant une moue étrange, elle sait que je suis “écolo”. Ça veut dire, “je sais que c’est pas bien, mais bon je l’ai fait quand même”. Je ne sais pas ce que ça veut dire au juste. Est-ce une provocation ? Elle attend une réaction on dirait. Je ne sais pas quoi dire. Je ne vais pas lui faire la morale. Alors je ne réponds rien. De toute façon c’est trop tard. J’étais content de la croiser. On s’est fait la bise puis on a repris des directions opposées. C’est peut-être ce qui me déprime le plus dans tout ça. Les gens qui savent, et qui continuent malgré tout, en se contentant de hausser les épaules, la bêtise du fatalisme des gens intelligents. On est toujours d’un côté de l’Histoire, elle le sait pourtant. Si elle me lit, je l’embrasse sincèrement.
Il y a aussi la cousine partie vivre à Nouméa. La voisine qui a de la famille au Maroc. Les gens importants qui n’ont pas le choix de voyager, ou même qui le font pour sauver le monde. Les pays émergents qui y ont droit eux aussi. Ceux qui ont besoin d'une soupape pour survivre au stress de leur job. Les jeunes qui doivent bien voir le monde. Le résultat est simple : le trafic aérien explose, ses émissions aussi. Un exemple symptomatique qui illustre un fait : les transformations les plus élémentaires ne sont pas encore initiées. Il ne s’agit pas de culpabiliser. Les vrais responsables sont aux manettes. J’aimerais au moins être capable de dire quelque chose à ces personnes, de partager mon effroi, ma tristesse, ma déception sans avoir l'air débile. Après tout, je m’en fous de passer pour un donneur de leçon s’il y a une chance de changer les choses. Les réactionnaires qui nous cataloguent en moralisateurs, sont les premiers à faire la leçon sur les mœurs ; ils ont bien une morale eux aussi, la différence est qu'elle est mal placée. En 2026, qui refuse encore de comprendre qu’on ne peut plus sillonner le monde en avion comme par le passé, et en quoi cette évidence devrait être passée sous silence ? Alerter de la catastrophe en cours, documentée par des kilomètres d’études scientifiques, vous fait passer pour un extrémiste par les toutologues de la télé et les champions d’une économie destructrice. Ces gens sont dingues, ou pire. Leurs idées tuent.
Dix millions de morts par an, une dégradation prévisible, un risque existentiel, une injustice totale, ça devrait suffire à boycotter l’avion, à modifier son alimentation et à exiger des politiques différentes. Nos dirigeants nous mènent au chaos. Il suffirait d’une partie seulement de l’énergie que nous plaçons dans la défense, dans la conquête spatiale, dans la réussite de nos entreprises, pour nous sortir de l’impasse. Les entreprises “gèrent” leurs risques et nous serions incapables d’agir face à une menace si grande ? Il n’y a pas de fatalité. Nous avons tout à perdre, et tout à gagner. Si nous ne le faisons pas maintenant, nous serons damnés. Si nous sommes à la hauteur, c’est une opportunité unique et planétaire de construire un monde nouveau.
Certains s’interrogent sur le sens de leur existence, d’autres l’ont trouvé dans la prière vers l’invisible. Aimer la vie et la protéger quand elle menace de s’effondrer, c’est une jolie cause je trouve, quoi que j’en aurais préféré une plus originale. C’est l’urgence qui choisit. Qui peut encore aller contre cette idée. Comment désigner ces personnes de façon respectueuse, ceux qui réfutent la science ou s’en foutent. Méritent-ils le respect. Les membres de la convention citoyenne, tirés au sort et formés sur ces sujets ont réellement changé. Tout le monde pourrait bénéficier de ce niveau de connaissances. On peut convaincre quiconque offre quelques jours de son attention. Les ordures, je le crois, sont minoritaires ; et nous sommes de plus en plus nombreuses et nombreux.
Je pense parfois à mes amis qui s’inquiètent pour l’avenir de leurs enfants. Comment leur parler de ça, cette chose nauséabond et triste. Complexe d’un côté, mais aussi affreusement simple. La stupidité, l'avarice, les jeux de domination et de pouvoir, la fuite dans les distractions plutôt que l’âpreté de la vérité, les petits arrangements intéressés avec le mensonge, les intérêts personnels au-dessus de tout le reste, toutes ces mesquineries sont en train de tout détruire, en quelques décennies seulement. Nous avons perdu la tête. Ceux qui sont à notre tête nous perdent.
écolo ta mère
Voilà qui devrait également changer le regard que la société porte sur les défenseurs de l’écologie. Il n’est pas nécessaire d’aimer les petites fleurs et les animaux mignons, de manger du tofu ou de militer contre la souffrance animale pour s’engager contre les énergies fossiles. Il suffit de réunir deux conditions : ne pas nier la science ou la réalité, et s’opposer à la mort de millions de personnes et du cortège de souffrances qui les accompagnent. On peut, à défaut, se contenter d’aimer ses enfants. De nos jours, ce n'est pas par choix mais par effroi que l'on devient "écolo".
D'ailleurs, le terme n'est pas adapté, il ne coïncide pas avec l'urgence. Plus encore que la nature et les petits oiseaux, ce qui distingue avant tout celles et ceux qui s’engagent, c’est d’être informés et soucieux de ce qui est en train de se passer, terrifiés et en colère. Autrement dit, il ne devrait pas y avoir de contradiction entre avoir toujours aimé les grosses bagnoles et la bidoche et se mettre à écouter Aurélien Barrau et à voter Sandrine Rousseau, ou tout programme défendant un virage radical parce que réel. Il faudrait donner un nouveau nom pour qualifier ce nouvel élan humaniste, ce besoin de nous préserver du pire. A la couleur verte qu’on nous sert à toutes les sauces même chez McDonald's, il conviendrait d’ajouter le rouge du sang et le noir du tombeau pour illustrer ce qui est en jeu. Nous n’en sommes plus à des opinions politiques, mais à assurer notre dignité et notre survie, ainsi que celles d’une grande partie du vivant. Marxistes, socialistes et néo-libéraux, trotskistes et conservateurs réactionnaires, n’auront plus rien à débattre sur une planète devenue invivable.
Bonnes nouvelles, please ?
Si le rassurisme est contre-productif, il ne s’agit pas non plus de tout peindre en noir. L’étude fait état de signes positifs qu’il convient de mentionner.
Avantages de l’action climatique : on estime que 160 000 décès prématurés ont été évités chaque année entre 2010 et 2022 grâce à la réduction de la pollution de l’air extérieur liée au charbon. La production d’énergies renouvelables a atteint une part record de 12 % dans l’électricité mondiale, créant 16 millions d’emplois dans le monde. En 2024, les deux tiers des étudiants et étudiantes en médecine avaient reçu une formation sur le climat et la santé.
“Nous avons déjà les solutions à portée de main pour éviter une catastrophe climatique. Les communautés et les gouvernements locaux du monde entier sont la preuve que des progrès sont possibles. De la croissance des énergies propres à l’adaptation des villes, des actions sont en cours, qui apportent de réels avantages en matière de santé ; nous devons poursuivre sur cette lancée », a déclaré la Dre Marina Romanello, Directrice exécutive du Lancet Countdown à l’University College London.
“Éliminer rapidement les combustibles fossiles au profit d’énergies propres, renouvelables et efficaces reste le levier le plus puissant pour ralentir les changements climatiques et protéger des vies. Dans le même temps, passer à des régimes alimentaires plus sains et respectueux du climat et à des systèmes agricoles plus durables réduirait considérablement la pollution, les gaz à effet de serre et la déforestation, ce qui pourrait sauver plus de dix millions de vies par an”
Le rapport révèle que, si certains gouvernements ont réduit leurs engagements en faveur de l’action climatique, les villes, les communautés et le secteur de la santé montrent la voie. Presque toutes les villes étudiées dans le cadre du rapport (834 sur 858) ont terminé ou prévoient de terminer des évaluations des risques climatiques. La transition énergétique se traduit par un air plus pur, des emplois plus sains, une croissance économique mesurable et des investissements étrangers.
Le secteur de la santé lui-même a fait preuve d’un leadership impressionnant dans le domaine du climat, les émissions de gaz à effet de serre (GES) liées à la santé ayant chuté de 16 % à l’échelle mondiale entre 2021 et 2022, ce qui a permis d’améliorer la qualité des soins.
Personnellement je me lasse un peu des discours good news. Tout le monde a besoin de bonnes nouvelles, simplement elles ne sont pas à la hauteur. C'est la voix ensorcelante du serpent du livre de la jungle. “Aie confiance, crois en moi, tout va bien se passer, la transition écologique est là, nous faisons déjà beaucoup, écocups par-ci, croissance verte par là”. Il faudrait paraît-il veiller à ne pas choquer l’auditoire avec des nouvelles trop démoralisantes. La question est pourquoi devrions-nous garder le moral sur ce sujet. Nous avons été patients, endormis. Les quantités de CO2 continuent d’augmenter, le pétrole est en train de gagner la partie. Il faut un électrochoc des consciences. Il nous faut regarder en face ces millions de vies sacrifiées et la perspective de bien pire. Quitte à marcher hagards dans les rues et nous demander comment faire. Tout sauf hausser les épaules et passer à autre chose. Nous sommes le problème et son origine. Indignons-nous. Soulevons-nous. Révoltons-nous. Unissons-nous. Démissionnons, engageons-nous. Peu importe ce que cela s’appelle. Personne ne le fera à notre place. N'attendons pas des jeunes générations, ce que nous n'avons jamais fait, elles ne sont pas au pouvoir. Il s’agit peut-être simplement d’un sursaut démocratique, d’un peuple réellement souverain et maître de son destin, qui replace l’intérêt général au-dessus des profits de certains. L’urgence exige l'efficacité. L’efficacité exige le courage de l’union, et l’intelligence de réinventer un progrès, humain, à nouveau.