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Billet de blog 27 juin 2013

A ceux qui veulent piétiner le patrimoine industriel par une notion de rentabilité

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  © Xavier Spertini

Le contexte :

A Vierzon, dans le Cher, une industrie du machinisme agricole est née au milieu du XIXème siècle. Elle est devenue un empire. Batteuses, lieuses, locomobiles et tracteurs à partir des années 1930 jusqu'au milieu des années 1960, des marques prestigieuses ont irrigué les campagnes françaises et étrangères. Le tracteur vert, monocylindrique, est devenu le Vierzon. Ce qui reste ? Des bâtiments de fer et de verre, des nefs industrielles maginfiques dont seules les façades sont aujourd'hui restaurées. Ces bâtiments sont classés à l'inventaire supplémentaire des monuments historiques. Mais ils n'ont aucune utilité. Vides à l'intérieur. Sauf que la ville de Vierzon envisage d'y créer, dans une partie, un bowling onéreux plutôt que de créer un musée national du machinisme agricole dans cet éco-musée où rien n'a changé depuis sa fermeture en 1995. Plutôt que d'offrir à cette ville exnague, un formidable outil culturel.

Le playdoyer :

C'est peut-être parce qu'il n'y a plus de silence qu'il ne faut pas le briser. Car le silence du B3 est fait de tous les bruits morts que renvoient le métal des poutrelles symétriques, en pluies parfois acides, dans la lumière filtrée des verrières.

C'est peut-être parce que ce silence est terriblement bruyant, vitrifié dans la chaleur étouffante qui tombe des verrières, qu'il faut marcher à tâtons. Sentir résonner le vide impossible qui subsiste. Car là encore le vide est fait de tout ce qui a rempli les lieux.

C'est peut-être parce que rien ne bouge qu'il ne faut rien bouger. Et se méfier des contradictions : l'immobilité apparente peut cacher dans ses plis, un mouvement perpétuel qui tourne si vite qu'il en devient invisible. Comme les couleurs qui composent en fait la lumière transparente.

C'est peut-être parce qu'il n'y a rien à chercher qu'il faut se dispenser de trouver. La seule certitude, forgée dans la dureté du moment, c'est que ce n'est pas pas par nostalgie qu'il faut agir, mais par nécessité. Ce lieu n'est pas une tombe, ni une cathédrale. Ce n'est pas non plus un aboutissement mais au contraire une recherche. Rien ne s'arrête ici, tout commence.

C'est peut-être parce qu'il n'y a plus personne que c'est autant habité. Rien à voir avec des fantômes, des esprit tapageurs ou des forces supérieures en prise avec le mystère. Ici, les ombres sont dans le sol, dans la poussière épaisse, dans le métal froid, dans les vestiges industriels.

C'est peut-être parce tout est fini qu'il faut que tout continue. Sans ne rien bousculer de ce qui n'existe plus pour que justement, tout existe encore. Il serait fatal de croire que parce qu'il semble ne rien avoir, il n'y a justement rien du tout.

C'est parce qu'il n'y a rien qu'il ne faut pas renverser cette impressionnable idée de vide. Ce n'est pas un mémorial devant lequel on chuchote. Ce n'est pas une cause perdue ni une sale conséquence. C'est peut-être parce que tout se rejoint ici qu'il ne faut rien éloigner. Ne rien écarter du centre de gravité. Marcher avec normalité. Parler sans l'effort de baisser la voix. Crier si l'on veut. Il n'y a rien de plus ici à respecter qu'ailleurs. Le contenant est dans le contenu. Le fer est dans la plaie de la mémoire.

C'est peut-être parce que les lieux ne se souviennent pas d'eux-mêmes qu'il faut briser l'amnésie. Ce lieu n'est pas commun. Il est mortel donc fragile. Il oscille entre l'utilité d'etre toujours et l'inutilité de n'être rien. C'est pour ces raisons fastidieuses que le B3 de la Société-Française de Vierzon doit être préservé. Avec la délicatesse de l'archéologue contemporain. Avec la rigueur de ne rien rompre dedans pour que rien ne se rompt dehors. Aucun mur ne doit se dresser entre cette demi-lune de verre et le reste du vide. Le vide n'est pas un défaut, ici, ni une incongruité.

Ce lieu n'a aucune obligation envers la modernité. Aucun compte à rendre avec la rentabilité. Aucune excuse à  subsister  de cette façon. Ce lieu ne doit pas renfermer autre chose que ce qu'il contient, que ce qu'il a contenu, dans des circonstances évidemment différentes. C'est peut-être parce que ce lieu est vivant qu'il ne faut pas le figer dans une posture réglementaire. C'est peut-être parce que l'imagination est infinie qu'il ne faut pas se borner à en faire un objet commercial. C'est sans doute parce qu'il me parle que je l'écoute. C'est parce qu'il est un organe vital de cette ville que le réduire à la portion congrue d'un bowling ne serait pas digne d'une conscience éclairée. Les choses ont sur le temps, la volonté de survivre infiniment. Sans l'hypocrisie humaine de faire croire à autre chose que cette simple occurence.

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