On n'ira plus boire un coup chez Dédé chéance

Avant, avec les potes, on allait se jeter un godet chez Dédé la chance, le bar-tabac-PMU-loto-presse-articles de pêche-dépôt de gaz-fond d'épicerie-dépôt de pain du bled, du village quoi. Il avait un baby-foot, pas du dernier cri, mais on pouvait taper dans la balle et tenter des gamelles. On était une bande, et chez Dédé la chance, on pouvait faire les cons mais sans trop déconner, enfin on se marrait bien, parce que faut dire, que si on appelle le trou dans lequel on habite, le bled, ce n'est pas pour rien. Ici, c'est l'auberge espagnole, y'a pas un habitant du coin qui vient du même endroit. Disons que c'est sympa, on a l'impression d'être dans un aéroport international. Quand on va les uns chez les autres, c'est comme si on voyageait en restant sur place. Dédé la chance, c'est le seul commerce à la ronde dans lequel on peut tous se retrouver. Et quand le baby-foot est en panne, on peut mater la téloche, c'est comme une cheminée en fait, on est tous autour, mais y'a pas de feu. Enfin, si, le 13 novembre, y'en avait du feu. Dédé la chance avait cuisiné une paëlla et il avait invité les forces vives du bled, c'est-à-dire, nous les potes. On s'est mis à table juste avant les premiers coups de feu. Pour faire genre, Dédé avait allumé la télé sur BFM. Du coup, la paëlla était froide quand on a voulu la manger quand même. Putain, ça n'a pas refroidi que la paëlla. Chez Dédé la chance, on a senti que ça tournait, ce soir-là. Deux mois plus tard, un matin d'avant Noël, Dédé n'a pas ouvert son troquet. Plus la force qu'il a dit. Il a trouvé à vendre. Il s'en va. Il plie boutique. Il nous laisse comme des cons campés dans le bled à sentir le vent souffler. Pas d'inquiétude, les jeunes, qu'il a dit Dédé en grimpant dans sa 4L pourri pour aller vers ailleurs. Le nouveau patron garde tout. Même le baby-foot. Bordel, Dédé nous a collé les noix. Hier, le rade a rouvert ses fenêtres. Avec les néons, l'enseigne tout. Le PMU, tout le fatras qui fait que le bistrot est à peu près pareil qu'avant. Le mec derrière le comptoir, il s'appelle même Dédé, on n'est pas obligé d'apprendre un nouveau nom. Mais, dans la bande, ça craint un peu. Les potes ont les boules. On s'engueule un peu quand même à cause de leur connerie de changer la Constitution et de déchoir les bi-nationaux de la nationalité française en cas de terrorisme. Qu'est-ce qu'ils en ont à foutre, les terroristes, de plus être français, ça va arranger nos affaires, ça ! La vache, putain de décision. Le patron du bar, on ne sait plus s'il est de gauche, de droite ou d'extrême droite. Ça fout le souk dans nos conditions humaines. Une nuit de colère, y'a des gars qu'ont tagué un truc sur le beau mur en crépis couleur pierre : Dédé chéance, ils ont marqué. Merde. C'était notre bout de monde ce truc. Et dégoûté, le patron a plié les gaules. Du coup, on a mis le feu au bouclard. On est tellement déchu, tellement déchu...

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