Populisme, démocratie, peuple et leader (I): La science politique face au populisme.

Premier billet d'un série sur le thème du populisme. Pour commencer le sujet, nous nous demanderons comment la science politique a échoué dans sa recherche d'une unité définitionnelle du populisme

Premier billet d'un série sur le thème du populisme. Pour commencer le sujet, nous nous demanderons comment la science politique a échoué dans sa recherche d'une unité définitionnelle du populisme

Un champ d'étude « cacophonique ».


Dès 1968 dans Complexe de Cendrillon, Isaiah notait très clairement le principal problème de l’étude du phénomène populiste: « Il existe une chaussure – le mot populisme -  pour laquelle il existe quelque part un pied. Le problème est qu’à chaque fois que l’on trouve une définition de la ‘chaussure populisme’, on n’arrive pas à trouver le pied correspondant (c’est à dire la réalisation concrète du phénomène)». En effet, tous les chercheurs en science politique commencent leur étude sur le populisme par des remarques portant sur les difficultés notamment définitionnelles auxquelles ils sont confrontés lorsqu'ils étudient  le populisme, essentiellement du fait de l'usage excessif dont le concept fait objet. Par exemple, Yves Meny et Yves Surel, après avoir constaté la montée de partis d’extrême droite en Europe qualifiés de « populistes », expliquent dans leur introduction qu' « il existe donc un usage à la fois extensif et englobant du populisme qui étend si loin ses frontières qu'il en perd toute signification et toute capacité à rendre intelligible la réalité politique » (Par le peuple, pour le peuple, p 10). Pierre-André Taguieff dans un article publié en 1997 qui a fait date ( Le populisme et la science politique du mirage conceptuel aux vrais problèmes) constate le « désordre sémantique » de la science politique sur cette question et résume le problème : « nous savons intuitivement à quoi nous nous référons lorsque nous appelons populiste un mouvement ou une idéologie, mais nous éprouvons la plus grande difficulté à traduire cette intuition en concepts » (p 5). Citant Margaret Canovan, il explique que « certains observateurs voient du populisme là où d'autres ne voient rien de tel» (p 7).  Certains chercheurs, comme Rafael Quintero, souhaitent jusqu’à éliminer le populisme de la terminologie des sciences sociales. Alexandre Dézé dans un article percutant qui synthétise les difficultés définitionnelles qui entourent le populisme ( Le populisme ou l'introuvable Cendrillon. Autour de quelques ouvrages récent) parle très justement de « champ de recherche cacophonique ».

 

Pierre-André Taguieff explique que le terme populiste est sur-employé et que désormais le populisme possède une signification négative. Pire, «l'examen critique de la notion n'a pas précédé l'usage du terme » si bien que le populisme se définit « soit par une orientation anti-démocratique (''fasciste'') soit par son allure pseudo-démocratique » (Le populisme et la science politique...p 5).  Tous constatent l’ambiguïté qui entoure le concept de populisme. Dès lors, Pierre-André Taguieff se demande dans L'illusion populiste s'il est possible de bâtir un modèle théorique du phénomène fondé sur l’identification de ses « caractéristiques essentielles » et de ses « conditions d’apparition, en postulant de façon essentialiste, derrière la diversité de ses formes historico-culturelles, son unité et son unicité » (p 80). Au contraire, faut-il se « contenter de faire l’inventaire des divers populismes observables, en insistant précisément sur leurs différences », et ce, sans forcément se « soucier de satisfaire l’exigence théorique préalable d’une définition claire et cohérente du phénomène populiste » (p 80) ? Nous commençons par exposer trois propositions de définition « minimaliste » du populisme, celle que donne Cas Mudde, Pierre-André Taguieff et enfin par  Guy Hermet.

 

Des définitions minimalistes insuffisantes.

 

Nous nous concentrons sur les définitions minimalistes du populisme, celles-ci ayant pour avantage de se concentrer sur les éléments communs à tous les phénomènes, à  conceptualiser le populisme. Il ressort de la littérature scientifique sur le populisme que toutes les propositions de définition nclues l’idée d’une altérité entre d’un côté le « peuple » et de l’autre « les élites » ou « le système ». Ces ‘élites’ sont une minorité disposant de l’essentiel des pouvoirs et agissent à l’encontre de la volonté générale du ‘peuple’. C’est d’ailleurs ce trait principal qui rassemble toutes les formes de populisme selon Margaret Canovan dans Populism (1981) qui précise que « [A]ll forms of populism without exception involve some kind of exaltation of and appeal to ‘the people’, and all are in one sense or another anti-elitists. » Cas Mudde conserve cette idée dans sa proposition de définition (qui est celle de l’ouvrage Populism in Europe and the Americas): le populism est défini comme « a thin-centred ideology that considers society to be ultimately separated into two homogeneous and antagonistic groups, ‘the pure people’ and ‘the corrupt elite’, and which argues that politics should be an expression of the volonté générale of the people ». Mais il ajoute que celle altérité n’est pas tant socio-éonomique, socio-culturelle ou « situationnelle » que morale. 

 

Pierre-André Taguieff propose un usage « restreint  » du populisme. Le populisme n’est pas une idéologie politique, puisqu’il peut être associé à n’importe quel type de régime politique. Il est davantage un « style politique fondé sur le recours systématique à la rhétorique de l’appel au peuple et la mise en œuvre d’un mode de légitimation de type charismatique » (Le populisme et la science politique, p 8). Il ne définit qu'un « type de mobilisation sociale et politique » ou qu' « une dimension de l'action ou du discours politique ». Il s'accompagne donc de façon « inséparable » du « geste d'appel au peuple » ce que Laclau a défini comme les « interpellations populaires-démocratiques » (p 9). Il peut être utilisé pour servir des desseins tant anti-démocratiques qu’hyper-démocratiques. Il apparaît lorsqu’une fraction du peuple proteste quant à la manière dont il est gouverné, notamment lors d'une « crise ». Cette protestation se manifeste par une critique des dirigeantes et des élites responsables de cette distanciation. Cette rhétorique, précise l’auteur, repose sur une « structure polémique » basée sur le blâme et l’éloge. Elle est anti-élitiste, exalte le peuple et insiste sur la souffrance de l’homme du commun, égaux entre eux par la simplicité et honnête. Il s’ensuit « que le message minimal de tout populisme, moins thématisé que connoté, est un rejet des médiations, jugées inutiles ou superflues, limitatives ou nuisibles » (L'illusion populiste, p 84). Enfin, il remarque enfin que ce « rejet peut se transfigurer en des rêves d’immédiateté, de proximité, de contact direct […]. Ce qui indique l’importance du mythique dans le populisme […] » (p 84). Cette dernière remarque le rapproche beaucoup de Guy Hermet. 

 

Pour Guy Hermet dans Les populismes dans le monde, la présence charismatique d’un leaderne saurait permettre de spécifier le populisme, pas plus que cette autre « caractéristique maîtresse prêtée d’ordinaire au populisme » que constitue « l’appel au peuple » (p 46). En effet, comme le précise l’auteur, le recours à « cette sollicitation symbolique de la souveraineté populaire caractérise également la démocratie » (p 46). Il est sur ce point en accord avec Pierre-André Taguieff qui explique « On ne saurait donc considérer comme «populiste» tout discours idéologico-politique où prédominent les appels au peuple, sauf à se satisfaire de voir du populisme partout ou presque, dans l'espace politique moderne ouvert par la référence fondatrice à la souveraineté du peuple » (p 9, Le populisme et la science politique...). Pour Guy Hermet, l'une des différences entre le populisme et la démocratie, c'est que « les populistes ambitionnent d'incarner le peuple, tandis que les démocrates veulent l'abstraire dans une représentation collective passablement anonyme... mais dans les deux cas ils demeurent fidèles à une logique de représentation. » (p 47). En ce qui concerne l'absence de ''programme'' populiste, Guy Hermet répond, laconique, « son manque de programme ne le désigne pas de manière suffisamment exclusive puisque cette absence affecte aussi bien la démocratie » (p 45).

Aussi, Guy Hermet rejette une définition du populisme centrée sur le leader et l'appel au peuple. En effet, si certains leader ont eu un rôle crucial, « cette personnification du phénomène ne le caractérise pas en permanence...il y a eu, il y  a et il y aura sans doute encore des populismes sans grand prophète et sans guide qui les incarnent » (p 48). De même, l'appel au peuple est  repérable aussi bien dans l’attitude électoraliste des candidats établis que dans toute stratégie de « nouvel entrant dans un jeu politique démocratisé marqué par la quête des suffrages et du plus grand nombre ». Il s’agit donc la plupart du temps qu’une stratégie électorale.  Cette forme ne peut, seule, être qualifiée de populisme. Ce qui, selon Guy Hermet, distingue finalement le phénomène, c’est « l’exploitation systématique du rêve » (p 50), « ressort central » qui fait du populisme un procédé « antipolitique », en ce sens « qu’il récuse par ignorance ou malhonnêteté la nature même de l’art de la politique » ou, plus précisément, qu’il s’oppose au « temps normal de la politique », régi par la « longue durée » et l’incapacité de satisfaire dans l’instant toutes les demandes à la fois. Le populisme se définit donc ainsi « au premier chef par la temporalité antipolitique de sa réponse prétendue instantanée à des problèmes ou à des aspirations que nulle action gouvernementale n’a en réalité la faculté de résoudre ou de combler de cette manière soudaine » (p 50).

 

Pourtant, comme le dit Alexandre Dezé dans Le populisme ou l’introuvable Cendrillon: « En fait, il nous semble que cette proposition définitionnelle n’est vraiment convaincante que si on l’envisage dans une acception « dure », au sens donc où le populisme est entendu comme porteur d’un projet  utopique inconciliable avec l’exercice gouvernemental de la politique. Dans cette acception, Guy Hermet tient sans aucun doute une définition qui devrait permettre de faire le tri, car si l’on s’en remet strictement au critère qu’il suggère, il devient difficile de considérer ces formes « parasites » que sont les populismes « électoraliste », « bénin » (Hermet), « banal », « rhétorique » (Taguieff) ou « politicien » (Canovan) comme de véritables populismes ». Cette remarque est importante, elle montre que ces auteurs mêmes qui critiquent le mésusage du populisme sont en parti responsable de sa prolifération et de sa perte de sens. S'ils tentent de définir clairement le populisme, ils développent ensuite des variantes via une logique de catégorisation. Pierre-André Taguieff justifie cette démarche : au lieu de développer une « théorie générale du populisme » - et il fait référence à Laclau -  il vaut mieux être partisan de « la description empirique et classificatoire [qui] s'interdisent de poser le problème de l'unité, transhistorique et transculturelle, des ''populismes'' identifiés » (Le populisme et la science politique..., p 8). Margaret Canovan est à cet égard un parfait exemple de cette démarche dans Populism (1981) les populismes « agraires » et ceux « politiques ». Pierre-André Taguieff propose une distinction entre populisme « protestataire » et un populisme « identitaire » puis verra dans le changement de discours et de leader au FN un syndrome d'un « néo national-populisme ». Comme le dit Alexandre Dézé : « les observateurs ont réagi notamment en se livrant à une véritable surenchère conceptuelle » (Le populisme ou l'introuvable Cendrillon) qui rend l'étude du populisme beaucoup plus difficile.  Il en ressort un difficile accord sur une définition minimale. Surtout, elles n'interrogent pas le peuple du populisme. 

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