Populisme, démocratie, peuple et leader (II): Le populisme contre la démocratie?

Dans leur introduction intitulée « Populism and (liberal) democracy : a framework for analysis », les chercheurs Cas Mudde et Cristobal Rovira Kaltwasser cherchent à définir la démocratie et distinguent la démocratie « sans adjectifs » de celle libérale.

Dans leur introduction intitulée « Populism and (liberal) democracy : a framework for analysis », les chercheurs Cas Mudde et Cristobal Rovira Kaltwasser cherchent à définir la démocratie et distinguent la démocratie « sans adjectifs » de celle libérale. La distinction est pertinente, car le populisme agit et s’analyse différemment selon que l’on soit dans le premier cas et dans le second, les chercheurs qui parfois ne font pas cette distinction entre une définition théorique et l’autre pratique risquent de ne pas saisir toutes les subtilités de ce concept. Nombreux sont ceux qui, dans leurs analyses, ont un discours prescriptifs alors que l’étude de ce concept si insaisissable suppose l’adoption d’une attitude aussi neutre que possible.  La démocratie ‘tout court’ se réfèrent selon les auteurs à « the combination of popular sovereignty and majority rule » [la combinaison de la souveraineté populaire à la règle majoritaire],  peu importe qu’elle soit directe ou directe, libérale ou non. Une définition simple et souvent utilisée de la démocratie est celle qu’offre Schumpeter, à savoir une méthode pas laquelle les décideurs sont sélectionnés lors d’une compétition électorale. Cette définition s’inscrit cependant que dans le cadre d’une démocratie représentative, elle a aussi l’avantage d’être théorique. Quant à une définition de la démocratie libérale, les auteurs retiennent faute de mieux (« second best ») celle de Dahl qui est plus « pratique » que celle de Schumpeter sur lequel il s’appuie. En résumé, la démocratie libérale est un régime politique caractérisé par des élections libres et ouvertes, avec des barrières relativement bases pour la participation, une compétition politique véritable et une sérieuse protection des libertés civile [Renée Fregosi, Transition démocratique, 2011]. Selon ces conceptions de la démocratie, le populisme est à la fois « friend and foe » [ami et ennemi, dans Populism in Europe and the Americas, p 15].

Le populisme oscille entre menace et promesse rédemptrice de la démocratie.

Alors que, nous l’avons vu, le populisme a souvent une connotation péjorative, la démocratie a clairement une connotation positive. En effet, le populisme parait  menacer la démocratie à travers la destruction de ses principes et valeurs fondamentales et par la tentation de pervertir la démocratie vers un régime plus autoritaire.

 Si on articule le populisme avec une définition simple et théorique de la démocratie, on remarque que leur relation « est directe et positive » [Populism in Europe and the Americas, p 17]. En effet, le populisme soutient l’idée d’une souveraineté du peuple et de la décision majoritaire. Ce sont les leader populistes qui – alors que la démocratie n’en est qu’à ses balbutiements, lors d’une transition par exemple -  cristallisent les aspirations d’un peuple, permettent par exemple de s’attaquer à des régimes autoritaires, de parler au nom des dominés, à vouloir la réalisation d’élections justes et démocratiques [Mudde, 2010]. De plus, et bien évidemment, le populisme est inséparable du peuple et donc de l’idée même de la démocratie. Par conséquent, loin d’être son pendant négatif ou mauvais, le populisme est le produit même de la démocratie représentative. C’est ce qu’explique Laurent Bouvet dans Le sens du peuple. A partir du moment où la représentation est « trahie », le populisme peut s’exprimer car le peuple du populisme est aussi le peuple de la démocratie. Ainsi, « cette démocratie partout célébrée et désirée est aussi la forme civilisée d’un populisme partout craint et abhorré » (Le sens du peuple, p 229). « Il est donc non seulement vain mais néfaste de ne voir dans le populisme que la face obscure de la démocratie de ne le considérer que comme l'étape préalable d'une inévitable dérive fasciste » (p 230). Mais, ajoute t-il, il faut aussi comprendre le populisme comme un « signal d'alarme » des catégories. Laurent Bouvet à la fois condamne les attitudes démophobes des élites – notamment celles de gauche qui «  stigmatise[nt] sans cesse le peuple » et « l'accuse[nt] de dérives populistes ». Mais, implicitement, il soutient l'idée que le peuple est en même temps parfois déraisonnable car d'une certaine manière Laurent Bouvet "tombe dans le piège" du populisme pensé au travers des démagogues puisque le peuple vote pour des partis "dangereux" pour la démocratie. Mais gageons que cette critique est un peu facile puisque ce chercheur n'a de cesse d'appeler le parti socialiste à se tourner vers le peuple et à ne pas laisser les thématiques populistes aux mains de la droite et de l'extrême droite. 

Dans leur introduction, Yves Surel et Yves Mény soulignent qu' « à la différence des mouvements de droite traditionnels ou des partis fascistes, le populisme ne se présente pas comme un mouvement antidémocratique » (p 32). Cela ne signifie cependant pas qu'il possède toujours des tendances démocratiques, mais le populisme se manifeste souvent comme un ensemble de dénonciation des défauts des démocraties modernes – c'est à dire des démocraties représentatives libérales.  Il est souvent dit que derrière leurs positions hyper-démocratiques, les leaders populistes cachent des desseins anti-démocratiques. C'est d'ailleurs ce qu’affirment les deux auteurs : « les populistes, loin de prôner une autre forme de régime, s'engagent le plus souvent dans une sorte de surenchère démocratique » (p 32). En fait, c’est l’articulation entre d’un côté le populisme et de l’autre la démocratie libérale qui pose problème. Ce problème est du aux contradictions internes de la démocraties représentatives déjà soulignées par Rousseau, à savoir « the tension between the democratic promise of majority rule and the reality of constitutional protection of minority right » [Populism in Europe and the Americas, p 17]. Ainsi, la décision majoritaire menace les droits accordés à toute minorité. La volonté générale ne s’accorde pas avec le pluralisme. Cette idée est reprise par plusieurs auteurs importants. Dans son chapitre introductif de Populism, Margaret Canovan, fait du populisme le produit d’une dialectique inachevable entre la vision rédemptrice de la démocratie et vision « pragmatiste ». La vision rédemptrice est celle à la fois d'une rupture et d'une refondation tandis que celle pragmatique est celle qui insiste sur «la stabilisation d’un ensemble de procédures, de techniques, de codes de la démocratie, nécessaires pour en garantir la pérennité » résume Federico Tarragoni qui ajoute que « Le populisme émergerait à la croisée d’une résurgence ''redemptive'' et d’une crise ''pragmatic'' » ( p 87 de sa thèse : Il faut faire le peuple ! Sociologie d'un populisme « par le bas » dans les conseils de Barrio en Amérique Latine contemportaine (Vénézuéla et Bolivie) ). On peut noter que les deux chercheurs, s’appuyant sur Jean Leca, expliquent que les deux piliers de la démocratie sont d'un côté le populisme et de l'autre le constitutionnalisme. Le premier étant « un phénomène social lié à l'accès des masses à la politique »  tandis que l'autre est « l'état de droit protégeant des sphères de droits spécifiques contre le pouvoir arbitraire de l'Etat » (Par le peuple, pour le peuple, p 38). D'un côté le gouvernement insiste sur l'ensemble des procédures et techniques, ce qui agrandit la séparation entre le peuple et les représentants, entre les gouvernés et les gouvernants. De l'autre, « le populiste se retranche sur la dimension éminemment utopique de la démocratie et donne une voix au peuple comme entité concrète, visible, tangible » (Il faut faire le peuple ! p 87). Pour  Federico Tarragoni, cette définition est celle qui fait consensus parmi les chercheurs, elle permet de révéler « la relation entre populisme, démocratie et peuple, et de neutraliser l’insulte qui se cache derrière le ''leader populiste'' » et de terminer son propos par l'idée que le populisme, loin d'être une ''flatterie démagogique'', «  serait une face de la démocratie, ou plutôt l’autre face de la démocratie » ( p87). Cas Mudde et Cristobal Rovira Kaltwasser s’accordent d’ailleurs aussi là-dessus et affirment que le populisme « follows democracy like a shadow » [suit la démocratie comme une ombre].

 

 

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