Populisme, démocratie, peuple et leader (III): Une vision biaisée du peuple par la "populologie"

 Comme le remarque Federico Tarragoni et d’autres checheurs, la vision que possède la science politique du populisme -la « populologie » - est passablement réactionnaire.

 

Comme le remarque Federico Tarragoni et d’autres checheurs, la vision que possède la science politique du populisme -la « populologie » - est passablement réactionnaire. Il existe une littérature marquée à gauche qui propose une sociologie de la « populologie » et qui se révèle tout aussi pertinente dans l'analyse du peuple. Comme le souligne Jacques Rancière, le populisme ferait figure de bouc émissaire pour délégitimer le conflit démocratique : « Sous ce terme on veut ranger toutes les forces de sécession par rapport au consensus dominant, qu'elles relèvent de l'affirmation démocratique ou des fanatismes raciaux ou religieux. Populisme est le nom commode sous lequel se dissimule la contradiction exacerbée entre légitimité populaire et légitimité savante, la difficulté du gouvernement de la science à s'accommoder des manifestations de la démocratie » (La haine de la démocratie, p 88). Pour la populologie, il existe un bon usage et un mauvais usage du peuple en démocratie. Les représentations de la pensée politique du peuple par la populologie est celle de « la peur du nombre, l’ignorance constitutive, la dépolitisation du peuple vers le ''pauvre'' et l’ethnos, la tentation de la foule, le débordement de la relation de représentation, l’amoralité profonde du peuple » (Il faut faire le peuple !, p 88). La perception que Gustave Le Bon a des foules perdure. On considère volontiers l'homme qui approuve un discours populiste comme un citoyen non accompli, un homme certes doué de raison mais peu raisonnable, encore soumis à ses passions. S’il vote pour un candidat extrémiste ou pour un parti « protestataire », cela tient du fait que c'est tout ce qu'il lui reste. Pourtant, constate Fererico Tarragoni,  « l'absence ahurissante de références empiriques dans les travaux sur le populisme saute aux yeux » (La science du populisme au crible de la critique sociologique : archéologie d'un mépris savant du peuple, p 60). Cette absence de travaux engendre « une faible vigilance épistémologique » qui aboutit à une naturalisation du monde social et historique, où la distinction entre le positif et le normatif tend à s'y brouiller. Un seul exemple, l'utilisation du terme « protestataire » pour désigner un vote pour des partis qui sortent du cadre traditionnel du clivage gauche-droite. Derrière cette notion se cache une essence anti-politique, donc dangereuse. Laurent Bouvet a donc certainement raison lorsqu'il soutient l'idée que le populisme n'est pas le signe d'une pathologie de la démocratie, car cela « conduit souvent à limiter sa portée politique à l' ''extrême droite'' » (Le sens du peuple, p 235).

 

En résumé, pour les populologues, le peuple est sensible aux discours des démagogues, il est donc déraisonnable. Un « bon » citoyen est celui qui correspond au modèle de l'électeur rationnel. La démocratie ne doit sa vitalité que par l'élection de représentants via le libre choix conscient et réfléchit des citoyens qui ont écarté toute passion. «Le populisme met par conséquent en péril la gouvernabilité et doit forcément être illibéral » (Federico Tarragoni, La science du populisme au crible de la critique sociologique... p 58).

 

Annie Collovald dans un ouvrage à la lecture salvatrice (Le ''populisme'' du FN, un dangereux contre sens) est celle qui est allée le plus loin dans cette sociologie de la populologie. Elle montre que le terme ''populisme'' a servi a « stigmatiser » le peuple après que ce premier eut servi a qualifier le Front National. C'est d'ailleurs Pierre André Taguieff qui l'a introduit en France et qui a proposé une nouvelle catégorie politique pour désigner le Front National : un parti «national-populiste ». Ce serait donc à partir de ce moment que les populologues se sont persuadés que le danger venait de milieux populaires réputés xénophobes et conservateur : Le peuple [devient ainsi] plus un problème à résoudre qu’une cause à défendre. » (Le ''populisme'' du FN, p 189) et il est désormais dangereux de le défendre.

 

Le populisme comme « pathologie » de la démocratie : les mésusages d’une métaphore médicale.

 

Il faut s'interroger sur l'usage des métaphores médicales trop souvent employées. Le populisme serait à la fois une « pathologie » de la démocratie représentative et son « remède ». La démocratie libérale est implicitement la norme de toute chose, le référentiel choisi pour mesurer l'écart ou encore une « valeur étalon » affirme Federico Tarragoni. Cette position est en soit extrêmement critiquable notamment parce qu'elle est ethnocentrique, elle amène aussi à penser que même si cette démocratie n'est pas parfaite, elle est finalement le moindre mal. Pour Federico Tarragoni, alors que le populismes n'était au départ qu'une « exception empirique », il est devenu pour les chercheurs une « exception démocratique » c'est à dire une maladie. Petit à petit le populisme devient le symptôme de la crise de légitimité démocratique, de la représentation et de la question sociale en général. Si bien que « de l'imputation causale on procède immédiatement au jugement pathologisant » (La science du populisme au crible de la critique sociologique, p 66). Le populisme est désormais tel un cancer qui se développe au sein de la démocratie moderne. L'utilisation de la métaphore médicale appliquée à la démocratie permet d'une certaine manière de naturaliser la place que doit avoir le peuple : probablement dans une position qui l'amène à ne pas participer pleinement aux débats ou plutôt à la fabrication de la démocratie même. C’est, du moins la thèse d'Annie Collovald qui, dans son article Le populisme : de la valorisation à la stigmatisation du populaire, termine son propos en expliquant que les conservateurs, c'est à dire ceux qui veulent se maintenir aux positions de pouvoir, utilisent le qualificatif de pathologique pour discréditer les mouvements  « voulant en quelque sorte « peupler » [la démocratie] alors qu’elle était réservée à une étroite élite sociale, et la conformer ainsi aux idéaux professés. Ce discrédit passe notamment par la « stigmatisation du populaire », notamment en qualifiant le FN de parti populiste. Aussi, considérer que le populisme est une pathologie de la démocratie, c'est concevoir le populisme comme un excès à une norme. Un exemple probant est la conception du populisme que fait Pierre Rosanvallon à la fin de son ouvrage « la contre-démocratie ». Pour Pierre Rosanvallon, le populisme est plutôt une « pathologie de la démocratie électorale-représentative et plus encore comme pathologie de la contre-démocratie ». Le populisme est davantage un « retournement pervers des idéaux et des procédures de la démocratie », c'est l'excès de la « contre-démocratie », son pendant négatif. Assez curieusement, Pierre Rosanvallon affirme que le populisme est la « politique pure de l'impolitique », l’anti-politique achevé. On montrera avec Laclau qu'au contraire le populisme est l'acte de la politique. On retrouve la critique classique libérale de la démocratie qui doit à la fois assurer les libertés et le contrôle des pouvoirs, mais aussi une vision négative du peuple, capable du meilleur mais surtout du pire : « dans ce combat, des masses crépusculaires, sans énergie révolutionnaire ne les projette plus dans l'histoire », le peuple est confondu avec les « masses muettes, désabusées, dégoûtées » que les populistes manipulent.

 

D'une vision du populisme « par le haut » à celle « par le bas ».

 

Federico Tarragoni, dans ses études des Consejos comunales de la planification publica (CC) du gouvernement « néo-populiste » de Chavez, part de l'idée du constat d'échec par les sociologues et des politologies des dispositifs de démocratie participative. Cette dernière n'est que la continuité de la démocratie représentative car les logiques de fonctionnement et de dysfonctionnement sont les mêmes, si bien qu' « aucun ''retour'' au peuple ne serait opératoire dans la démocratie participative''. (L’ensemble des citations qui suivent  proviennent de l'article intitulé La démocratie populaire des Consejos Comunales de planification publica vénézuéliens : un populisme participatif ?). Un véritable ''retour au peuple'' passe par un renversement du ''partage du sensible'' (concept de Jacques Rancière), c'est à dire que ceux considérés comme ''inaptes'' aux fonctions électives puissent participer pleinement au projet politique et donc puissent posséder une aptitude ou des pratiques politiques. Le peuple est toujours un « signifiant vide confiné dans les Préambules des Constitutions », c'est celui de la « plebs », des « exclus » et des « dominés de la politique ». Le retour au peuple passe par l'analyse un « populisme ''par le bas'' » et amène à la « fabrication d'un Peuple qui totalise la communauté, en exclut les ennemis, et en fige de manière plus ou moins étanche les frontières », il ajoute que la science politique c'était essentiellement concentrée sur le « populisme ''par le haut'' » au détriment de celui ''par le bas''. La façon dont les sciences politiques représentent le peuple l’amène à le déconsidérer. Le « peuple » de la ''démocratie populiste-participative » du Venezuela de Chavez n'est pas un ensemble d'individus inorganisés qui se définissent seulement par une « masse de supporteurs de Chavez » mais plutôt « un ensemble d’acteurs qui font du ''peuple'' un référent central de leur action participative, et un ensemble de discours politiques qui reconfigurent le champ des capables et des incapables au politique » si bien que le peuple n'est pas simplement un « signifiant vide » au service d'un démagogue. Il est « le produit d'une construction '' à deux '' entre discours populiste et pratiques participatives populaires », il combine par conséquent « ''la raison populiste'' et la démocratie participative, dans sa capacité à fabriquer un peuple ''par le haut'' et '''par le bas'' ». Nous verrons prochainement ce qu'est cette raison populiste. 

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