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Billet de blog 14 mars 2015

Populisme, démocratie, peuple et leader (IV): Laclau et la raison populiste

 Pour commencer l'étude du populisme, Cas Mudde et Cristobal Rovira Kaltwasser dans Populism in Europe and the Americas Threat or corrective for democracy ?  reprennent une remarque de Canovan, une des premières spécialistes du populisme (Populism, 1981)

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Pour commencer l'étude du populisme, Cas Mudde et Cristobal Rovira Kaltwasser dans Populism in Europe and the Americas Threat or corrective for democracy ?  reprennent une remarque de Canovan, une des premières spécialistes du populisme (Populism, 1981) : « Les mouvement populistes sont largement perçus, notamment en Europe et en Amérique latine, comme une menace pour la démocratie. Pourtant, les Nouveaux Populistes se revendiquent très précisément comme étant de vrais démocrates mieux à même de rendre le pouvoir au peuple ». [« Populist movements are widely regarded, especially in Europe and Latin America, as threats to democracy. Yet, New Populists explicitly claim to be true democrats, setting out to reclaim power for the people », Canovan, 2004]. Ce constat est symptomatique de l'analyse que fait la science politique lorsqu'elle se penche sur l'épineux problème du populisme. Tout d'abord, il existerait plusieurs formes de populismes, « néo-populisme » en l'occurrence, donc distinct d'un ancien populisme, ce qui implique un manque d'unité dans la définition ou a minima une pluralité de populismes. Ensuite, le populisme est étudié à travers la vision du chef dont l'ambition tiendrait plus à conquérir le pouvoir qu'à réaliser ses hypothétiques promesses d'un renforcement de la démocratie ou d'un accroissement du pouvoir du peuple. Quand au peuple, il est visible partout, mais présent nul part : il est considéré comme venant après le leader, c'est-à-dire qu'il apparaît passif face aux « appels au peuple » du populiste-démagogue. Le peuple est à la fois la source qui légitime le populiste et son produit, d'où l’écueil dans lequel tombent de nombreux chercheurs. En effet, nombreux sont ceux qui considèrent que le peuple peut « se tromper » en votant pour des « démagogues ». Le chercheur grec Andreas Pantazopoulos, qui a traduit les ouvrages de Pierre-André Taguieff dans son pays, l'affirme très clairement dans un article de 2012 au titre évocateur [Grèce: la convergence des populismes, article publié dans le Huffington post]: « le peuple peut s'égarer. Il ne résiste pas toujours à l'appel des démagogues. Il n'est pas infaillible ». Cet essai s'articule en trois temps et tente d'interroger les liens qui existent entre le populisme, la démocratie, le leader et le peuple tout en adopter un point de vue critique sur la science politique à l'égard du populisme : la populologie. Une idée forte toutefois structure cette réflexion : le populisme a trop souvent été analysé « par le haut », c'est à dire à travers la figure du leader ou du chef charismatique et à cet égard a « oublié » le peuple du populisme. Cependant, cela nous permet-il de penser le populisme via le prime du peuple, c'est à dire « par le bas » ? Autrement dit, existe t-il et peut-il exister un populisme sans leader ?

Si le discours populiste peut très bien vouloir émanciper une partie du peuple, le populisme a t-il forcément besoin d'un leader pour exister ? Il est certes probable que les chercheurs se sont trop focalisés sur des figures charismatiques qui pratiquent l'appel au peuple, se réclament de lui et qui se targuent d'incarner les aspirations populaires. La science politique du populisme est devenue l'étude des leaders politiques, de leurs discours, rhétoriques, pratiques et attitudes, c'est-à-dire de ceux qui construisent et orientent le populisme et qui personnalisent ce concept. C'est probablement pour cette raison que la populologie n'a pas été capable de proposer une définition unanime du populisme. Beaucoup, comme Margaret Canovan ou Pierre-André Taguieff ne peuvent que proposer une typologie. Peu, à l'instar de Laclau ont développé une théorie globale du populisme.

Le populisme, une manière de construire le politique.

« Le populisme a toujours été lié à un excès dangereux, qui met en question les cases bien définies d'une communauté rationnelle » constate Ernesto Laclau (La raison populiste p 10). Il faut donc selon lui interroger ce « vague » qui tourne autour du concept du populisme. Pour Laclau, « n'est il pas plutôt une dimension permanente de l'action politique qui apparaît nécessairement dans tous les discours politiques ? » (ibid p 32). Jean Claude Monod dans La force du populisme, une analyse philosophique, résume la ligne directrice du travail de Laclau : « comment à partir d'une variété de demandes sociales insatisfaites, se forme une ''chaîne d'équivalence'' qui permet de les unifier en ''un'' mouvement et de leur donner un débouché politique » (p 44) qui prendrait la forme du populisme. Le populisme doit d'abord être considéré comme « un acte performatif doté d'une rationalité propre » (La raison populiste p 31). Les chercheurs pupolologues oublient qu'une des dimensions essentielles de la politique est le conflit. Le populisme divise et oppose, il « décompose d’abord l'unité fictive du peuple en assumant une dimension de conflictualité » (La force du populisme, p 45). Le populisme souhaite d'un côté l'unité du peuple et propose des demandes particulières, hétéroclites du peuple : « Le populisme actualise et réactualise sans cesse ces deux moments de l'idée de peuple, joue l'un contre l'autre mais préserve la promesse de leur conciliation », c'est à dire qu'il intègre à la fois le conflit et l'unité (La raison populiste, p 31). C'est donc en créant le conflit que se constitue un sujet collectif. Inversement, les discours qui ne divisent pas sont des visions qui nient la conflictualité politique et demeurent confinées au statut quo, c'est à dire le maintien d'un état que critiquent les populistes.

Pour Laclau, les luttes démocratiques visent à l'inclusion de nouveaux éléments au sein de la démocratie tandis que les luttes populaires refondent la société via l'exclusion d'un groupe. Le populisme n'est pas une « une forme dévoyée, mais une logique constitutive de la démocratie, où se (re)constitue son sujet politique : le peuple » (L’itinéraire de la démocratie radicale d’Ernesto Laclau de Audric Vitiello). Avec le populisme, la société est radicalement divisée en deux et le peuple du populisme n'est pas tant la totalité des membres de la communauté, mais c'est un « élément partiel qui aspire néanmoins à être conçu comme la seule totalité légitime » (La raison populiste, p 101). Le populisme est donc une politique du conflit interne à la société, il assume que celle n'est pas unie. Par exemple, le mouvement « Occupy Wall Street » sépare radicalement les 99% du peuple des 1% des plus riches des élites en même temps qu'il propose le rêve de la fusion et de l'accomplissement du peuple. Notons d'ailleurs que le populisme « ''simplifie'' l'espace politique, en remplaçant un ensemble complexe de différences et de déterminations par une dichotomie brutale » (La raison populiste, p 32). « Cette logique de la simplification et de l'imprécision n'est-elle pas la condition même de l'action politique ? » se demande Laclau qui affirme ensuite que c'est « un ingrédient indispensable à la politique tout court » (Ibid p 32). Le populisme n’est donc « pas un certain type de mouvement... mais une logique politique », qui plus est « inhérente à tout processus de changement social » dans la mesure où celui-ci « présuppose la constitution d’un sujet politique global [qui] implique la construction de frontières internes et l’identification d’un autre institutionnalisé » (La raison populiste, p 141). C’est précisément cette double opération d’unification et d’exclusion que réalise le populisme en tant que « tentative de constituer le peuple comme acteur historique à partir d’une pluralité de situations antagoniques »(Ibid, p146). Si le populisme est une logique constitutive du peuple, « le politique [devient] synonyme de populisme […] puisque la construction du peuple est l’acte politique par excellence » (Ibid p 182), l’acte politique fondateur qui rend possible l’activité politique démocratique. Le populisme, comme plus largement l’hégémonie, est donc un mécanisme politiquement neutre, « au service des idéologies les plus disparates » (p 223) . Pour résumer, Laclau, dans la préface inédite qu’il donne à l’édition française explique que le rejet méprisant du populisme, est « un rejet de la politique tout court » (p 10). Le peuple, souligne-t-il, n’est pas un donné de la structure sociale, c’est une catégorie politique. Autrement dit encore, « le populisme est, tout simplement, une manière de construire le politique » (p 11). Cette  théorie  générale du populisme ''colle'' assez bien avec les définitions minimalistes qu'on proposé des chercheurs.

A propos de la définition que donne Guy Hermet du populisme, il identifie le celui ci comme « l'exploitation systématique du rêve », c'est à dire un procédé « antipolitique, en ce sens qu'il récuse par ignorance ou par malhonnêteté la nature même de l'art de la politique ». Pourtant, le rêve est un moteur essentiel en politique. Raoul Girardet dans Mythe et mythologie politique  explique que le mythe n’a pas seulement une fonction explicative dans un monde apparemment indéchiffrable, mais il possède dans la sphère politique, un véritable pouvoir de mobilisation. Il note justement que dans l'histoire des idées politiques, il existe « une défiance obstinée à l'égard de l'imaginaire ». Selon cet historien, quatre constructions mythologiques majeures construisent la politique depuis plus de deux siècles : la conspiration, le sauveur, l'âge d'or et l'unité, soit précisément les registres que monopolisent le peuple et les leaders. Si le mythe ne structure pas tout l'imaginaire politique – et on peut facilement ajouter dans le cas du populisme le mythe du bouc émissaire ou le mythe de la décadence, il constitue une part essentiel de la construction du politique ou du politique. Rejeter le rêve ou le songe dans la catégorie de « l'antipolitique », c'est ignorer la mobilisation de ces mythes dans l'histoire des mobilisations et des ruptures qui structurent la démocratie moderne.

Pour Laclau, le populisme est « l'opération qui tend à donner un contenu à ce ''signifiant flottant'' ou ce ''signifiant vide'' qu'est le peuple ». C'est notamment pour cette raison qu'il peut se « fixer » sur n'importe quel type d'idéologie. En cela, la définition minimaliste de Pierre-André Taguieff est intégrée dans le cadre théorique du populisme que réalise Laclau. 

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