Vers un populisme sans leader populiste?

 Suite et fin de l'étude théorique du populisme. Dans La force du populisme : une analyse philosophique, Jean Claude Monod pose une question capitale dans l'analyse du populisme. Il explique que « Laclau laisse penser qu'il a la conviction, là encore assez schmitienne, que le politique implique non seulement la conflictualité mais aussi l'incarnation personnelle, la décision, le leader »

 

Suite et fin de l'étude théorique du populisme. Dans La force du populisme : une analyse philosophique, Jean Claude Monod pose une question capitale dans l'analyse du populisme. Il explique que « Laclau laisse penser qu'il a la conviction, là encore assez schmitienne, que le politique implique non seulement la conflictualité mais aussi l'incarnation personnelle, la décision, le leader » ( p 51). Dès lors, le populisme est-il uniquement réduit à un leader ? Derrière les analyses du kémalisme turc et du péronisme de Laclau se dessinent à la fois la dimension de la domination charismatique des leaders politiques ainsi qu'une vision positive du populisme compris comme l'expression même de la politique. Jean Claude Monod souligne que l'analyse du populisme de Laclau « laisse de côté » la question du charisme en politique et « pèchent cependant, à notre sens, en ce qu'elles ont tendance à essentialiser la nécessité du leader » (Qu'est ce qu'un chef en démocratie ? p 250). Pour Laclau, si le mythe d'une société réconciliée, qui a retrouvé son unité « présupposent invariablement l'absence de meneur, c'est à dire la dissolution du politique » (p 81, La raison populiste), il affirme en utilisant Freud que « la nécessité d'un meneur existe toujours » (Ibid, p 78). En effet, à partir du moment où il dirige, le chef démocratique ne représente plus lui-même ou ses intérêts : « il ne peut plus être le chef despotique et narcissique dans toute sa pureté ». Tout comme la société, « son identité est divisée » et son droit qu'il a de commander est fondé un trait commun entre lui et le peuple, si bien que « le chef est, dans une large mesure, responsable devant la communauté » (Ibid p 78). Pour Laclau, un populisme sans leader n'est donc pas envisageable, ce qui l'amène à développer d'une certaine manière une image assez progressiste du populisme dont le leader est alors le seul capable de réaliser les aspirations démocratiques du peuple. Seul un leader est donc capable de réaliser un approfondissement de la démocratie. Pourtant, Jean Claude Monod pense aussi que le chef est par essence démocratique et défend l'idée que la démocratie ne peut se passer de chef : « il vaut mieux reconnaître les effets incontournables [du charisme] dans toute démocratie réellement existante ». (Qu'est ce qu'un chef en démocratie ?  p. 221). Fin de l’histoire ?

Jean Claude Monod résume la pensée de Laclau : l'alliance entre le populisme et sa raison constitue « son pari ».  « Et ce populisme raisonnable, ou rationnel, est précisément la forme que doit prendre, selon Laclau une démocratie radicale » (La force du populisme... p 51). Or, les exemples qu'il donne montrent les limites de la réalisation de cet approfondissement via les leaders. Il existe pourtant d'autre façon de penser la démocratie radicale sans les leaders : « de nombreuses formes actuelles d'invention démocratique consistent justement en la formation de collectifs qui s'efforcent d'éviter l'émergence de meneurs et...conserv[ent] des structures de décision radicalement collectives » (Qu'est ce qu'un chef en démocratie p 251). On peut penser aux assemblées et à tous les lieux de débats et de la participation ouverte à tous qui ont pour avantage « d'éviter à s'en remettre à un homme toujours plus ou moins ''providentialisé'' et dont on finit souvent par justifier les décisions les moins légitimes » (p 51, La force du populisme). Jean Claude Monod pense aux expériences « Occupy » et des « partis pirates » mais au lieu de développer cette idée, il arrête tout de suite son propos : « ils ne sont pas en mesure de substituer aux formes politiques plus classiques de la démocratie représentative » (Qu'est ce que le populisme, p 251). Cependant, il reconnaît que la démocratie possède une forte dimension pastorale et qu'on cherche encore « une politique sans « bon berger » mais « est-ce conciliable avec un populisme » (p 52, La force du populisme). Il oublier que le mouvement Occupy est probablement l'un des premiers mouvements modernes de populisme sans leader, où le refus même d'un leader est constitutif au mouvement. Il manque une analyse socio-philosophique de ces mouvements dont l'aspect populiste ne fait pourtant pas de doute : séparation radicale entre les 99% et les 1% des privilégiés, défiance à l’égard de la classe politique, utilisation de mythes et des appels au peuple qui ont la particularité de venir du peuple lui-même, rassemblé dans des espaces de contestation et alternatifs.

De plus en plus de mouvements sociaux en Europe témoignent du souci de « faire peuple ». Federico Tarragoni explique que « davantage qu’à un peuple déjà là, visible et objectivable dans une identité à protéger, ces mouvements parlent en effet à un peuple à faire par la participation politique et par le conflit » et poursuit : « dans cet « à faire », l’appel joue un rôle fondamental, les acteurs des mouvements se sentant enjoints d’être peuple » et donc appelés à agir politiquement. » (p 69, La science du populisme au crible de la critique sociologique : archéologie d'un mépris savant du peuple). Mais cette interjection à faire peuple peut provenir du peuple lui-même, non pas d’un tribun. Cependant, le populisme pour Federico Tarragoni est forcément lié à l'idée d'un représentant, d'un leader : «  Le populisme est une relation politique entre un porte-parole et un collectif d’exclus ambitionnant de ''devenir peuple'' » (Ibid), rejetant par l’hypothèse d’un populisme sans leader pourtant expérimentée par plusieurs mouvements ces dernières années.

 

Conclusion et ouverture :

 

La difficulté majeure de l’utilisation du concept de populisme provient du fait que son utilisation est à la fois abusive et imprécise. Il est un « concept magique, qui permet d’assimiler tout en discréditant, de condamner tout en désignant » explique Federico Tarragoni, dans La sciences du populisme au crible de la critique sociologique. On qualifie désormais de populiste des formations aussi diverses que le Front National, le Front de gauche, SYRIZA, Aube Dorée, le mouvement des 5 étoiles, le mouvement des Indignés, le Tea Party. De nos jours, l’idée qu’il existe une sorte d’internationale populiste menaçant nos démocraties libérales représentatives fait son chemin. D’autant que certaines formations ou leaders se qualifient ouvertement de « populistes ». Les élections européennes de 2014 ont d’ailleurs vu le succès des partis eurosceptiques, notamment issus de la droite radicale ou de l’extrême droite. Pour Viviane Reding, vice présidente de la Commission européenne, ces partis eurosceptiques aussi divers que l’UKIP et le FN sont des « fascismes de droite ». Plus curieusement, elle parle aussi de « fascisme de gauche », probablement faisait-elle référence aux bons scores de SYRIZA aux élections européennes, désormais au pouvoir. L’Europe subirait donc depuis les années 1990 et surtout depuis le début de notre siècle une « tentation populiste » ou doit faire face à un « risque » populiste comme elle n’en a jamais vu depuis le fascisme des années 1930. Cette idée n’est pas seulement portée par des dirigeants politiques ou hauts responsables européens mais aussi par des politologues. Christian Godin dans Qu’est ce que le populisme ? explique très sérieusement que: « Le spectre du populisme hante le monde, particulièrement le monde occidental. Il n’est pas impossible que le populisme soit au XXIe siècle ce que le totalitarisme aura été au XXe siècle : pour la démocratie le principal danger. » La comparaison est tentante ; nombreux sont ceux qui font le rapprochement entre un populisme de gauche et de droite, tout deux incarnant la principale menace que doit faire face nos démocraties. Un peu comme si le populisme était désormais devenu le nouveau fascisme du XXIe siècle – le fait qu’il soit brun ou rouge n’a peu d’importance - tous les deux coalisés dans le but de dénaturer, pervertir voire de renverser la démocratie. Derrière leurs positions hyper-démocratiques, les leaders populistes cachent des dessins anti-démocratiques. Mais cette idée là ne résiste pas à l’examen attentif des mouvements, partis ou leaders désignés du sceaux infamant de populistes. Notamment parce que le populisme est inséparable du peuple et donc de l’idée même de la démocratie. Loin d’être son pendant négatif ou mauvais, le populisme est le produit même de la démocratie représentative. Soutenons qu'il existe deux faces ou les deux promesses de la démocratie. Les faces populiste et constitutionnelle, rédemptrice et pragmatique, de la démocratie sont celles d'une même pièce ; le populisme étant bâti sur la promesse démocratique qu'il prétend accomplir. La démocratie représentative conduit à une formation d'une élite de représentants, dont l'activité même se détache de celle de leurs représentés. Le peuple est toujours un, donc si la volonté du peuple se divise, c'est la faute à la représentation. La tentative de Laclau de théoriser le populisme se heurte toutefois à un problème de taille. Si le populisme est la condition même du politique, comment alors distinguer un discours ou un moment politique qui soit populiste d’un qui ne le soit pas. C’est ce qu’expliquent Cas Mudde et Cristobal Rovira Kaltwasser : « either populism is something omnipresent, or anything that is not populist cannot be considered political » (Populism in Europe and the Americas, p 7) par conséquent, son concept du populisme devient « so vague and malleable [that] it loses much of its analytic utility » (ibid). La science politique en étudiant le populisme a souvent été tentée de le réduire à la figure du leader populiste et/ou de son parti ou mouvement politique. Ce faisant, elle a écarté l’analyse sociologique et empirique de ces phénomènes en enquêtant sérieusement sur un acteur fondamental mais malencontreusement oublié du populisme : le peuple. En se fixant sur la figure du populiste, on demeure dans un certain type de référentiel, une sorte de populisme vu d'en haut, référentiel que n'arrivent pas à se détacher la plupart des chercheurs. Par exemple, Laurent Bouvet explique « seul un chef charismatique, proche du peuple, peut incarner, et non représenter donc, la volonté de celui ci » (Le Sens du peuple). C'est poser comme prénotion que le peuple ne peut pas de lui même se représenter ou alors il aurait nécessairement besoin d'un leader pour cristalliser ses demandes. Pourtant, est-il est possible pour lui de s'identifier, de prendre conscience de lui même, c'est à dire de faire peuple sans chef ? Les expériences « Occupy » ont permis à des individus de se considérer comme « un » peuple tout entier et ouvrent peut être la voie à une nouvelle forme de populisme sans leader. Si l’on constate une apparition de plus en plus fréquentes de ses mouvements de bases, populaires, démocratiques et sociales, organisés ou non, les conséquences sur un plan politiques, scientifiques et théoriques seront extrêmement nombreux et, souhaitons le, stimulantes pour repenser la démocratie et sa double face : le populisme.

 

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