Pendant plus de 20 ans Seymour Hersh a refusé d’être interviewé pour un film sur lui, mais il a fini par accepter [1]. Né à Chicago en 1937 (88 ans), il n’aime pas parler de sa vie personnelle, et encore moins de quelconque indice sur ses sources. Le film évoque son enfance et sa femme sans laquelle, dit-il, il n’aurait pas tenu le coup face aux horreurs qu’il a exposées. Le film raconte surtout l’histoire derrière ses grands reportages, y compris bien sûr le massacre de centaines de civils par l’armée US à My lai au Vietnam en 1968 (reportage qui lui valu le prix Pulitzer en 1970) et les tortures à la prison d’Abu Ghraib pendant la guerre en Irak (2004). Présenté dans plusieurs festivals internationaux, le film a déjà été récompensé (Cinema Eye Honors, National Board of Review).
Ce documentaire de deux heures ne pouvait évidemment pas parler de toutes les révélations de Hersh durant ses 60 ans de carrière, par exemple les escadrons de la mort sous la présidence de « W » Bush (2001-2009) [2], l’entraînement de moudjahidines iraniens aux États-Unis [3] et le montage de l’exécution d’Osama Bin Laden sous la présidence d’Obama [4]. On peut aussi rappeler la révélation des liens entre la CIA et Mouammar Kadhafi dès 1981. Mais le film rappelle ses enquêtes sur les opérations d’infiltration et de surveillance de la CIA à l’intérieur des États-Unis (opération CHAOS) et le rôle de la CIA dans le coup d’État au Chili, ainsi que sa contribution dans l’affaire du Watergate. « C'est un fils de pute, probablement un agent communiste » sont les termes utilisés par Richard Nixon à l’égard de Hersh avant que le premier ne se voie contraint de démissionner de la présidence.
Le film évoque quelques erreurs de parcours dont le pouvoir, y compris démocrate, se sert encore pour tenter de discréditer le journaliste. Par exemple, la référence à des fausses lettres, qu’il avait cru véridiques, sur les rapports entre John F. Kennedy et Marilyn Monroe dans son portrait critique de ce président (il a du éliminer un chapitre de son livre The Dark Side of Camelot de 1997), ou la sous-estimation des crimes de Bashar al-Assad en Syrie. Cela n’empêche pas Hersh de révéler en 2023 la responsabilité du gouvernement de Joe Biden, avec l’aide de la Norvège, dans le sabotage du gazoduc russe en mer Baltique, et de tenir bon face aux critiques. D’après Hersh, cette opération avait pour but de forcer l’Europe, en particulier l’Allemagne, à dépendre du gaz naturel américain [5].
Hersh est l’auteur d’une douzaine de livres, dont une autobiographie sur son travail publiée en 2018 [6]. Ayant commencé sa carrière comme journaliste à la United Press International (UPI) puis comme correspondant de l’Associated Press (AP) au Pentagone, il a passé plusieurs années au New York Times (1972-1979). Son intérêt pour la corruption dans les grandes entreprises avec son collègue Jeff Gerth avait fini par l’éloigner de ce journal qui, d’après lui, tout en ayant toujours de grands reporters, continue à s’auto-censurer. A partir de 1993, il a publié ses articles dans The New Yorker et plus récemment dans Substack, une plateforme en ligne [7].
Le film termine avec un propos sur une violence qu’il a largement contribué à exposer : « Nous sommes une culture d’une énorme violence. C’est si brutal. Il y a un niveau auquel on ne peut simplement pas accéder ». « Alors pourquoi continuer à faire ce travail ? », lui demande Laura Poitras. « Tu ne peux pas avoir un pays qui fait ça. J’ai été sur une sorte de sentier de guerre depuis. On ne peut pas avoir un pays qui le fait et regarder ailleurs. S’il y a un mantra sur ce que je fais, c’est bien ça ».
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Liens
[1] https://www.youtube.com/watch?v=9CxEnECKs9U
[2] https://www.mediapart.fr/journal/international/020409/les-etats-unis-ont-missionne-des-escadrons-de-la-mort-au-mepris-de-leur
[3] https://www.mediapart.fr/journal/international/100412/moudjahidines-du-peuple-nos-hommes-en-iran
[4] https://www.mediapart.fr/journal/international/120515/assassinat-de-ben-laden-seymour-hersh-remet-en-cause-la-these-officielle
[5] https://www.democracynow.org/2023/2/15/nord_stream_sy_hersh
[6] https://archive.org/details/reportermemoir0000seym
[7] https://seymourhersh.substack.com/