La remorque qui vous a happés

Aidez-moi à lire ce commentaire, s'il vous plaît.

Je redeviens un pour faire un pas de côté.

C'est que l'heure semble grave et la plaisanterie a assez duré.

J'aurais préféré nourrir ce blog en reprenant et en affinant certains commentaires que j'ai déjà écrit: sur le renversement de Macron encocaïné avec des communicants étasuniens dans son conseil de défense , sur la théorie à peine ébauchée de la monnaie colorée, sur la réduction à l'intendance de l'économie décultualisée, sur la commune des communes inversée dans un cadre anarchique, sur un système éducatif non systémique, sur l'émancipation émancipée, sur l'universalisme universel, etc.

En fait, j'aurais voulu qu'on lise sur mon blog, que j'avais d'ores et déjà pensé la priorisation de certains thèmes par rapport à d'autres. J'aurais voulu montrer que les curseurs bayésiens simples ou doubles, qui me permettent de me positionner, n'arrivaient pas en blocs désorganisés, qu'à l'échelle individuelle au moins, je savais où je me situais.

Mais je suis tombé sur ce texte de Lordon: https://blog.mondediplo.net/fury-room

La priorité des priorités, n'est-elle pas de savoir reconnaître les urgences quand il y a urgence?

Il n'a pas attendu octobre, je n'attendrai pas non plus, quitte à laisser accroire que 2022 serait pour moi un horizon.

Je ne vais pas interpréter ce qu'écrit Lordon. Si vous êtes capable de déceler du sens derrière les mots que j'emploie, vous saurez sans difficulté comprendre l'alerte qu'il sonne.

Je vais juste reprendre, en la tronquant, l'introduction de son billet pour rebondir:

« Sommes-nous rendus au point de fascisme ? Pas encore. Sommes-nous en voie de fascisation ? Sans doute. En fait, il n’y a plus trop à hésiter : un processus est en cours. [...] Qui, il y a deux ans, aurait pu imaginer des tribunes de militaires factieux, une manifestation de policiers du même métal, appelant à faire « sauter les digues de la Constitution » avec la bénédiction de presque toute la classe politique, des grands médias, comme CNews, demain Europe 1, à ce point fascisés, d’autres qui courent derrière (LCI, BFM), le service public toujours disponible pour tenir à l’agenda les pires sujets, ouvrir micro aux pires invités (1), un hebdomadaire d’extrême droite, Valeurs Actuelles, faisant l’agenda politique, le même effet de remorque pour toute une série d’autres hebdos (Le Point, L’Express, Marianne), des ministres vomissant leurs délires islamophobes en toute occasion, rêvant ouvertement de purges à l’université, l’installation dans le paysage d’une gauche d’extrême droite (Valls, Printemps républicain), qui ? À la vitesse désormais acquise par le processus, on entendra d’ici peu des cortèges défiler aux cris de « Mort aux Arabes ».

Inutile de préciser que je constate comme lui ce processus, sans hésiter.

Étant hors de France depuis plus de dix ans en 2015, je me suis rassuré à mon retour en considérant que cette islamophobie ambiante n'était qu'un contrecoup de ces événements que j'avais suivis à distance sur Rue89. Charlie et le Bataclan expliquaient cette haine diffuse qui s'estomperait avec les années et les différents deuils nécessaires.

Seulement, de plus en plus, je constate que c'est le deuil de la raison, le deuil des plus belles idées, qui s'imposent. Je constate que ce mal que j'appelle islamophobie (haine de l'islam et des Musulmans) bien que ce ne soit pas le mot qui convienne ici, au lieu de s'estomper, devient de plus en plus prégnant, de plus en plus fort, de plus en plus irrépressible.

Le 21 avril 2002, je n'étais pas aussi sensible: "les beaufs franchouillards sont décidément nombreux" m'étais-je dit...

En 2017, quelle tristesse de ne pas pouvoir voter, car je refusais de voter Macron. Mais ce qu'on appelait toujours de manière orwellienne le "front républicain" était là, sur lequel je savais pouvoir compter.

A la limite, je pourrais même dire qu'il y a 4 ans, le RN ne me faisait pas vraiment peur. Autour de moi, les Français semblaient avoir toute leur tête. A la consternation aurait succédé la résistance, si d'aventure Macron n'était pas passé, si la fille du borgne avait mieux réussi son débat, peut-être...

Aujourd'hui, mon appréhension n'est plus la même. On ne joue plus à se faire peur: on a vraiment peur.

Sont-ce les échanges sur Médiapart qui m'ont déniaisé? Ai-je perdu cette insouciance à force de lire des commentaires que je qualifierais de fachos?

En fait, des commentaires du même métal, pour reprendre Lordon, étaient déjà tenus en 2017. Les fachos sont restés fachos. Ce n'est donc pas ça.

En 2004, bien qu'éloigné, très éloigné de ma patrie, j'ai déjà pu lire la haine redondante, froide parfois, qui s'acharnait contre des bouts de tissus. En 2017, de retour au bercail, les militaires patrouillant dans l'aéroport du général m'avaient un peu surpris. Sans plus. Mais qu'est-ce qui a changé?

Bush était loin, je m'en souviens maintenant. La marionnette de Chirac avait quelque chose de sympa quand Bruno Gaccio la faisait parler. Obama un peu plus près... Et Trump encore plus. Trop près peut-être?

Trouvons les mots.

Ce qui me fait peur, c'est ce mal ambiant.

Définissons-le.

Une obsession. Une obsession confusionniste au possible. Je ne parle pas de racisme. Je parle d'un rejet pur. Une pureté réactionnaire qui amalgame plusieurs choses sans doute liées par ailleurs, plus ou moins contemporaines. Le rejet de l'anti-racisme systémique pourtant nécessaire (le "touche pas mon pote" a montré ses limites). Le rejet des études post-coloniales. Le rejet de me-too. Le rejet de youth for climate change. Le rejet des justices pour... Le rejet de l'intersectionnalité. Le rejet de toute idée nouvelle dans les luttes sociales qui se sont adaptées à un monde qui rapetisse. Le rejet pur et simple.

J'ai commencé à lire, sans vraiment les comprendre, les notions d'islamogauchisme, de communautarisme, d'idéologies néo-identitaires. Je suis même tombé sur la notion de woko-QUanonisme!

Ce qui m'a fait peur, ce qui continue de me troubler grandement, et qui m'empêche de tenir un blog que je voulais divertissant, Lordon l'appelle "effet de remorque" . Cette remorque, qui embarque l'Express, le Point ou Marianne, selon lui, semble embarquer avec elle un bon nombre de contributeurs médiapartiens. Je remarque que ces derniers sont en train de lutter au sein d'un collectif non partisan contre ce qu'ils appellent la "censure Médiapartienne".

Ce que j'interprète, certains des signataires de la lettre ouverte l'ont déjà démenti, c'est que ce rejet absolu, y compris de la ligne éditoriale du site qui accueille ce blog, ne saurait se faire dépublier.

Sous le texte de Frédéric Lordon, un commentaire veut incarner ce qui me fait peur. Il me trouble par sa sincérité. Je vois à quel point la guerre civile disproportionnée que serait en vérité cette fury room, saurait se montrer naïvement violente, sincèrement barbare, et je me permets de reproduire ce commentaire dans son intégralité:

(24 mai @17h51) 

:

«Frédéric, je vous suis depuis vos premiers travaux et vous tiens en haute estime. Je suis en accord fondamental avec l’essentiel des principes qui structurent cette dernière tribune. Mais - il y a un mais - l’angle mort qu’ouvre ce texte est tellement énorme qu’il projette une ombre glacée sur l’ensemble. Ce que vous ne voyez pas (ou ce que vous feignez de ne pas voir et dont vous ne parlez jamais : cela revient au même) est trop immense, et cette nuit engloutit toute votre vaillante offensive rhétorique. Cela tient à une question. Est-ce que vous vous rendez compte du niveau cataclysmique de violence auquel nous faisons face dans la France actuelle ? Je ne me renseigne pas dans Cnews, j’ai mes informations de première main, tous les jours au boulot. A vrai dire il suffit d’ouvrir les journaux pour deviner l’ampleur du désastre, alors même que les journaux, et même les chaînes comme Cnews, ne montrent pas le dixième de la situation dans les banlieues, parce que personne ne veut d’une Le Pen à l’Elysée, ne serait-ce que pour des raisons économiques. La situation est dramatique, et désormais hors de contrôle. C’est d’abord pour ça que la dégoûtante manif de flics a pu exister ; c’est ça, la condition de possibilité ultime de la merdeuse tribune des généraux : quelque chose de réel. Il n’est pas seulement question de glissements idéologiques (qui existent également) dans la superstructure symbolique. Il y a un réel, et il est terrible. Et tant que vous (la gauche) n’en parlez pas, ne le voyez pas, vous l’offrez à l’extrême droite ; et non seulement vous n’en parlez pas mais vous vous complaisez à rendre le déni encore plus vénéneux et purulent, en entassant par-dessus des motifs outrancièrement culpabilisateurs comme le "racisme systématique" ou des jeux de mots sur les blancs ; vous faites ce cadeau extraordinaire à l’extrême droite, le réel dénié avec sa garniture de concepts outranciers ; et ce réel grossissant chaque semaine, l’extrême droite grossit également.

Frédéric, j’ai un immense respect pour votre travail, et même, ne craignons pas le ridicule, une véritable affection pour votre personne. Mais ce qui arrive ... c’est en grande partie votre faute, à vous et à la vraie gauche. Vraiment. Vous avez déliré autant que vos ennemis. Il y a une culture de l’ultra-violence qui a grossi dans notre pays, et la vraie gauche s’est rendue toujours plus impuissante à en faire le constat et à la décréter intolérable : c’est complètement fou, ça n’a pas de sens, et ça va nous faire très, très mal en 2022.»

C'est moi qui ai surligné les mots en gras. Je ne vis apparemment pas la même réalité que ce commentateur du Monde Diplo. Il va sans dire que selon moi, il est dans la remorque...

Est-ce que je me trompe gravement?

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