De quoi la "menace" d'Erdogan est-elle le nom ?

Comme le déclare Erdogan, l’Europe manquerait de moyens de pression sur la Turquie ? Est-ce que la menace d’ouvrir les frontières vers l’Europe aux 3,6 millions de syriens pèse, aujourd’hui, un tel poids sur l’échiquier des enjeux géo-politiques?

En effet, la Turquie, pour la troisième fois depuis 2016, viole le règlement international attaquant l'intégralité d'un autre état souverain, et cela, en parfait désaccord avec la communauté internationale sensée être garant du respect des frontières de chaque pays. On ne peut que constater, une semaine après le début de l’invasion du nord-syrien par les forces turques, l’inaction de la communauté européenne face à ce conflit armé.

Pourtant, ce conflit, déstabilisant la région, ouvrant directement vers une résurgence de l' E.I, concerne et menace directement nos intérêts de sécurité nationale. Certes, il y a eu des mots, sans conséquence du côté Turc, alors pourquoi aucune action concrète, n'est pour le moment envisagée?  L’ Europe  plierait -elle donc sous la menace d’une nouvelle vague d’immigration de réfugiés d'une guerre, qui, je le rappelle, fut provoquée en grande partie par la déstabilisation du M-O par les grandes puissances occidentales ?

Si, la trahison des kurdes, nos alliés au sol contre Daesh; ceux qui, pendant six années ont combattu vaillamment sur le terrain l'État Islamique, est largement évoquée dans les médias, c'est une réflexion sur le 'levier' dont Erdogan se prévaut qui sera l'objet de cette note d'humeur. 

Car, encore une fois, le constat est désolant. Notre gestion de la « crise migratoire » avec la fermeture des frontières, les milliers de noyés dans la Méditerranée, le manque d’appuis aux ONG, la façon dont les migrants sont traités sur le sol européen est absolument barbare, mais le fait de voir cela comme une menace de poids, pesant face à la possibilité d'une intervention de l’ OTAN pour sécuriser la zone, en dit long sur notre société actuelle.

Car oui, si cela nous fait peur, ces 3, 6 millions de syriens ont été intégrés par la société turque. Plus ou moins bien, certains sont encore dans des camps boueux, mais beaucoup, beaucoup, ont un travail, une maison et se débrouillent très bien, soutenus par une administration favorable (entre 2016 -2018). Sachant qu’une bonne partie des milliards provenant de l UE n’a pas été utilisée à ses fins initiales -l’aide aux réfugiés- mais fût reversés dans des caisses diverses, des fois au bénéfices des populations, des fois à des fins plus obscures. Le coût de cette intégration, n’a  donc pas été si élevée.  Exemple d’efforts d’intégration par la Turquie : des cours de turcs sont délivrés gratuitement dans toutes les villes, même les plus petites et les réfugiés ont accès aux soins, à l’éducation gratuitement, au même titre que les citoyens turcs.

Mon ami Fadell, 25 ans, est un bel exemple de ce succès d’intégration dans la société turque. En 2015, il ouvre une boulangerie, dans une petite ville de la frontière turco-syrienne, son commerce explose et,  il en ouvre une deuxième, très vite après. Il emploie actuellement une dizaine de personnes tout en finissant son Master en commerce international à l’université locale et, après avoir passé deux ans à apprendre le turc, il apprend actuellement l’anglais. Il a pour projet d’ouvrir d’autres boulangeries, cette fois,  dans la capitale istanbuliote. 

A l’opposé son meilleur ami, a choisi de venir en France clandestinement. Je l’ai rencontré et il m’a fait part de sa procédure judiciaire pour obtenir le statut de demandeur d’asile. Il n’a pas d’argent propre et dépend de sa famille éloignée qui vit, elle, en France depuis plus longtemps. Je lui demande s’il travaille, mais il me répond qu’il n’a pas de visa de travail. Pourtant, c’est son plus grand souhait,  mais il a  trop peur de se faire expulser s’il est pris à travailler sans visa l’en autorisant. Alors il attend, et les mois passent… 

Ces deux exemples mettent en lumière les différentes manières d’intégrer une population sur un territoire. Oui, 3,6 millions est un gros chiffre; mais puisqu'un seul pays comme la Turquie les a facilement accueillis alors pourquoi l’Europe, puissance économique majeure et ses 28 pays membres ne  pourraient - ils pas adopter une politique commune et accueillir, répartir, dans chaque pays l’arrivée des flux? Comment justifier un tel un manque de volonté et de prise de responsabilité face à un défi que nous pouvons aisément résoudre ? Si ce n’est que par les effets- dévastateurs sur le long terme - d’une politique électoraliste mise à mal par un populisme forcené au mépris des valeurs humanistes brandies en étendoir par nos Nations ?

Vous pouvez, à juste titre, rétorquer que la Turquie ne les pas a si bien intégré que cela, puisque que le gouvernement turc souhaite " re-localiser" la population syrienne. Mais là encore, il ne s’agit que d’un prétexte : l’instrumentalisation éhontée du malheur d’un peuple pour cacher à la communauté internationale le véritable objectif : renforcer le pouvoir politique intérieur d’Erdogan par un succès militaire contre « la terreur kurde ».

L’intégration de ces réfugiés a bien pour vocation d’être temporaire car , oui les syriens veulent rentrer chez eux après le conflit. Beaucoup de réfugiés , quand on les interroge, souhaiteraient revenir chez eux, une fois les conflits terminés, une fois le régime vraiment stabilisé et pacifié, pour reconstruire leur pays. Combien de fois aie-je entendu de la part de migrants que la Syrie était le plus beau pays du monde et quel amour la plupart d’entre eux avaient pour leur terre !

Ce que cache en vrai cette menace est le triste constat de notre incapacité à évoluer, notre manque de force, de confiance et de collectif, à toutes échelles. Nous sommes devenus englués dans la peur de l'autre, la peur des transformations sociétales qui sont pourtant à venir. Le constat d’une extrême résistance de la part de nos dirigeants à se projeter dans une vision 'réaliste' donc pragmatique de notre future à moyen terme et de construire des projets qui incluraient les transformations énergétiques, économiques climatiques et sociétales extrêmement profondes qui arrivent dans un contexte mondial en radicale mutation. Les migrants venant de Syrie ce n'est rien en comparaison avec les migrations liées au climat que notre monde sera amener à connaître et que nous avons nous -même engrangés dans notre aveugle course aux profits. 

Accepter que notre monde change, que, dans 50 ans notre façon de vivre ensemble sera différente, c'est commencer à se préparer aux crises à venir dès maintenant. Trouver des formes d'inclusions, des formes de collaborations et des solutions pour accueillir des réfugiés, c'est se préparer au monde de demain. Nous devrions être reconnaissants d'avoir un avant-goût de ce qui nous attend et profiter de cette expérience pour inventer d'autres systèmes de cohabitations, d'échanges et de solidarités. 

Car, face aux crises à venir : deux cas de figures. Soit nous sommes préparés-pas en tant qu’individus mais en tant que société - soit nous restons bloqués dans nos schémas archaïques d'une société qui n'existe déjà plus.  Dans ce cas, celui vers lequel, malheureusement, nous nous orientons,  fort à parier que les changements vont s'opérer de façon extrêmement violente et là encore, il ne faudra pas s'étonner de voir des murs s'ériger, des crises humanitaires avec d'innombrables pertes humaines et surtout l’angoisse et l’impuissance subie cette fois au niveau individuel.

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