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Billet de blog 1 avr. 2021

Nouvelles d'un théâtre occupé

Cela fait trois semaines que nous occupons le CDN de l'Union à Limoges. Il est temps de partager un bilan d'étape sur notre expérience, mais aussi d'ouvrir des pistes sur la suite du mouvement. Il s'agit de faire comprendre que les revendications des occupantes et occupants vont bien au delà des questions culturelles ou sectorielles.

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Sortir de notre zone de confort.

Je suis metteur en scène et comédien: il me serait beaucoup plus facile d'occuper le théâtre pour parler de culture, de mon métier, de démocratisation culturelle et pour uniquement réclamer la réouverture des lieux. Le public nous manque cruellement, ainsi que les plateaux et les scènes. Ce serait en soi normal que nous luttions pour notre secteur et au nom de la Culture.

Ce serait plus confortable aussi pour les médias: ils feraient des articles se concentrant sur l'importance de la culture, nous aurions de grandes tribunes d'Olivier Py et d'Arianne Mnouchkine dans Libé pour rappeler les vertus de l'Art et de la Résistance en citant Antigone.

Ce serait beau, réconfortant pout tout le monde. 

Sauf qu'il ne s'agit pas de ça. Ou alors pas que....

Depuis trois semaines, ici à Limoges, se rencontrent des artistes auteurs, des intermittents de l'emploi, des chômeurs, des livreurs Deliveroo ou Ûber, des étudiantes et étudiants, des intermittents du spectacle, des matermittentes, des militants.... De tous les témoignages qui ressortent, un point commun effrayant: l'étendue de la Précarité dans notre pays. De celle qu'on déplore dans les discours sur les plateaux, mais qui ici s'incarne dans des corps, des visages et des voix. 

Il n'est pas anodin que la première des revendications de tous les lieux occupés soit le retrait de la réforme mortifère de l'Assurance Chômage voulue par le Gouvernement. Je vous renvoie aux analyses sur Médiapart de Matthieu Grégoire qui en fait un décryptage passionnant.

Ce qui nous anime et nous révolte, c'est que nous ne pouvons qu'acter la mort d'un mythe. La Sécurité Sociale, celle des origines, de Croizat, est assassinée sous nos yeux et dans un silence assourdissant. Par décrets. Sans aucun débat, même à l'Assemblée. 

Tout comme la destruction de l'hôpital par des lois toujours plus libérales nous a conduit dans le mur dans cette crise sanitaire (vous rappelez-vous les infirmières se fabriquant des blouses avec des sacs poubelles?), la destruction progressive d'une Assurance Chômage digne de ce nom nous conduit à ce qui s'avèrera la plus grave crise de pauvreté depuis le crach de 1929. Depuis un an, des secteurs professionnels empêchés par la crise sanitaire voient des milliers de travailleuses et travailleurs basculer dans la misère. Je pense au deux millions d'intermittents de l'emploi, tous ces travailleurs en contrats courts, qui n'ayant plus d'annexe au régime d'assurance chômage, n'ont pas pu être secouru comme les 120000 intermittents du spectacle. Que dire des artistes auteurs (plasticiens, écrivains....) qui eux, étant cantonnés à un statut d'auto employeurs, n'ont eu droit à rien, aucune aide.

Si nous avions encore un modèle social efficient, nous ne verrions pas ces images terribles de file alimentaires dans les facs.

Dans nos théâtres, nous voyons deux catégories emblématique du choix de société qui s'ouvre à nous: celle des salariés dont je suis, qui bénéficient encore d'un régime d'assurance chômage (pour combien de temps?) et celle des travailleurs sans statuts, überisés et sortis du salariat, qui n'ont que leur force de travail pour survivre. Le gouvernement assume sa volonté d'accroître la précarité des seconds et s'attaquera bientôt aux premiers. Le monde d'après sera donc celui du 19eme siècle. Une jungle...

Nous sommes tous au pied du mur. Allons-nous continuer à assister impuissants à la destruction par décret et par quelques ministres du modèle social dont nous sommes si fiers à l'étranger?

Le débat se passe dans les théâtres, soit. Ca doit bien être une lutte culturelle après tout. 

Mais l'importance des enjeux est telle que la société entière doit, un an avant les présidentielles, sortir ce débat de nos lieux d'occupation.

C'est d'une urgence vitale pour des millions d'entre nous.

Il est urgent que collectivement nous sortions de notre torpeur.

Faisons en sorte que la prophétie d'Antigone ne devienne pas réalité:

"C'est reposant, la tragédie, parce qu'on sait qu'il n'y a plus d'espoir, le sale espoir."

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