21ème jour, la révolution est toujours en marche au Liban

Chut ! Ecoutez le petit souffle animant la révolte du peuple au Liban. Il transcende l’aspiration à un ordre plus juste = souffle d'une révolution spirituellement Humaniste, comme lors des marches de Gandhi ou de la chute du Mur de Berlin = souffle d’une révolution radicale de la Joie et la non-violence, jaillissant de la faiblesse absolue. Ecoutez la voix d’Aline, hôte des ROO-Mercier en 2019

Qu’elle est belle cette marche pour la dignité, pour la liberté, pour la vie ! Toutes émotions s’y entremêlent, formant comme un arc-en-ciel… Un arc-en-ceil certes fugitif, mais dont l’éclat gravera nos coeurs d’une marque indélébile…


Il y a la joie.
La joie de voir ces jeunes qui ne se découragent pas. Malgré tous les genres de provocations (immondes) de la part des clans au pouvoir et de leurs complices,  ils restent pacifiques. Leurs réactions face aux forces de l’ordre est exemplaire. Ils lèvent les mains en l’air en signe de non-violence et entonnent l’Hymne National ou des chants patriotiques glorifiant l’armée. Ceci est une de leurs réactions exemplaires, je pourrais en conter des dizaines, mais mon texte serait trop long. La joie de voir ces femmes (et ces hommes) sortir leurs casseroles et taper dessus tous en rythme, à leurs fenêtres, sur leurs balcons ou dans les rues. La joie de voir ces DJ enflammer les foules avec tous les tubes nationaux et internationaux imaginables. Il y en a pour tous les goûts. La joie de rencontrer l’autre qu’on craignait encore il y a peu. La joie de partager un peu d’eau, un sandwich de Falafel ou une part de Kneffé, et aussi et surtout partager les douleurs, les plaintes, les difficultés de la vie et se rendre compte que le Liban dans sa toute sa diversité ne compte plus que deux clans : celui du peuple, uni, désirant la vie et celui des personnes au pouvoir et de leurs complices, ébranlés par cette révolution, promouvant la mort.


Ensuite il y a la crainte.
La crainte de voir tout s’effondrer ou pire, tout dégringoler vers la violence. La crainte des mercenaires qui se font de plus en plus nombreux, payés par cette classe politique sans merci qui n’a aucun intérêt à ce que la révolution aboutisse à quelque chose de bon pour le peuple. Et puis la crainte de la récupération géopolitique. Les américains profiteront-ils de ce soulèvement pour régler leurs comptes avec l’Iran en menaçant le Hezbollah ? Pas besoin d’être un analyste politique pour comprendre qu’on est sur une gigantesque mine prête à exploser à la moindre étincelle. Sécurité d’Israël, convoitise des ressources (pétrole, gaz ou autre), il n’en faut pas plus aux Ricains. On a vu bien pire et pour moins que ça durant les trente dernières années. La crainte aussi d’un Hezbollah dont les forces armées dépassent celles de l’armée libanaise et qui se sent de plus en plus coincé. Son principal allié chrétien, sa couverture internationale légitime, à savoir le CPL du président Aoun, est en train de jouer ses dernières cartes après avoir largement perdu de sa popularité au Liban.

Ils sont mignons tous ces Libanais qui bloquent les rues avec des DJs et des casseroles, offrant des roses aux soldats, et criant haut et fort « Selmiyeh » (non-violence). Ils sont mignons mais ils se battent contre des monstres et des puissances internationales qui n’ont pas hésité de massacrer des centaines de milliers de civils, du Yemen à la Syrie, en passant par l’Irak. Rappelons-nous, en Syrie en 2011, le soulèvement avait commencé aussi pacifiquement. Oui, il y a cette crainte camouflée par le sens de l’humour inné des Libanais, les sourires, les danses, le rêve, l’ivresse d’un rêve impossible et l’illusion de croire qu’il est encore possible..

Ensuite il y a la frustration.
Ils ont tout ! L’argent, les armes, le pouvoir ! Les gens commencent à se fatiguer. Il faut reprendre le travail, payer nos loyers, nos crédits. Nous ne pouvons pas fermer indéfiniment les routes. On commence à observer quelques petits conflits entre les manifestants. Ceux qui n’ont rien à perdre et restent dans les rues. Les autres qui ont peur de perdre le peu qui leur reste. On ne sait plus quoi faire. Des rumeurs injectées par le clan des politiciens bombardent les réseaux sociaux : Les sunnites sont contre les chiites ; les chrétiens sont divisés ; des conflits armés ont lieu parmi les manifestants. Ce ne sont certes que de vilaines rumeurs, mais ça joue sur le moral.


Ensuite il y a la rage
Non ils ne nous auront pas ! Pas cette fois ! Nous avons compris leur jeu et nous ne leur faisons plus confiance. Pourquoi tardent-ils à désigner un nouveau chef de gouvernement ? Il faut continuer à faire pression coûte que coûte ! Et les messages reprennent de plus belle sur les réseaux sociaux, des appels à l’unité, à ne pas tomber dans les pièges, à tenir bon…Et ça marche. Devant mon poste de télévision, je suis épatée de voir la volonté et le courage de cette masse populaire restant unie et à s’auto-organisant sans chef. Faut dire que le pays est si petit qu’on se sent tous comme dans un grand village, tantôt en colère, tantôt en fête. Certaines chaines de télévision ont du mérite. Le direct nous booste. Chacun a envie de prendre part à ce cri juste, libre et si beau. Si inspirant qu’on dirait un poème, un tableau. Les artistes aussi s’y mettent. La société dans sa rage fait ressortir ce qu’elle a de meilleur. Qui l'aurait dit ? Qui l’aurait cru ?


Et enfin il y a l’espérance
Serons-nous assez sages pour sortir de tout cela non seulement indemnes mais vainqueurs ? Le retour en arrière serait suicidaire. Nous n’avons pas le choix. Une jeune manifestante pleurait en triant des déchets sur la place des Martyrs au centre-ville de Beyrouth. « Maman, criait-elle, je me suis attachée à cette nouvelle vie sur les places publiques, où chacun a retrouvé sa dignité, sa liberté, sa passion de vivre et de construire ensemble un pays où il fait bon vivre, femmes, hommes, jeunes, vieux, chrétiens, musulmans… C’est un rêve ! Si on perd on part tous, on n’aura plus rien à faire ici ! » Alors on prie et on espère de tout notre cœur. On s’active. J’envoie des messages à mes cousins, mes amis, tous ceux qui sont dans la foule. Communiquez sans relâche, ouvrez-les routes pour un moment, laissez le peuple respirer, restez unis dans la non-violence. Et surtout évaluez les risques de chaque décision prise. De nombreuses personnes font pareil et les messages circulent, passent. Miraculeusement ça marche !

Hier les manifestants ont ouverts les routes et ont changé de tactique. Ils appellent à boycotter le système et à se rassembler devant toutes les entreprises et les établissements tenus par les corrompus et les malfaiteurs. Oui ça marche ! Nous gardons donc cette espérance ! Tout n’est peut-être pas perdu d’avance! On se moque des politiciens qui démissionnent de leurs partis et essaient de se joindre à nous. Ils ont peur. Ils ont tous peur ! La vérité les effraie. Notre unité les effraie. Notre sagesse et notre honnêteté les effraient. Non mes chers, votre place est ailleurs. Face aux tribunaux. Ici c’est le peuple et uniquement le peuple qui décide. Et si pour une fois dans l’histoire de l’humanité, le dernier mot revenait au peuple, aux personnes démunies, pillées jusqu’aux os ? Et si une nouvelle forme de démocratie allait émerger au Liban? Et si le nouveau monde, celui qui mettra fin à la guerre froide, au monstre capitaliste, à la destruction de la nature, aux complots inhumains presque diaboliques, recommençait ici ? N’est-ce pas sur cette terre que plusieurs belles histoires ont déjà commencé à fleurir, il y a des milliers d’années ? Aline Tawk

 

D’autres récits d’Aline Tawk sur les premiers jours de la révolte libanaise se trouvent ci-attachés ; n’hésitez pas à prendre contact avec elle si vous souhaitez en recevoir de nouveaux : alinetawk@gmail.com; n'hésitez pas non plus à diffuser ses articles. Aline se réjouirait que ce souffle si particulier du soulèvement au Liban, animant cette foi en l’Etre Humain - proclamée en particulier par des femmes (cf. http://www.lefigaro.fr/international/liban-les-femmes-investissent-le-centre-ville-de-beyrouth-20191106?utm_source=app&utm_medium=sms utm_campaign=fr.playsoft.lefigarov3) - puisse s’amplifier d’échos en échos et transformer les cœurs meurtris, ouverts, en trompettes de Jéricho, abattant, à terme, tous les murs qui entravent sa voie...

Voici aussi quelques liens à des articles d’observateurs peu enclins à un idéalisme naïf, tels un Antoine Courban (cf. https://www.lorientlejour.com/article/1191960/la-revolte-du-vivre-ensemble.html) ou un Alain Bitar (cf. https://www.franceculture.fr/emissions/affaires-etrangeres/liban-un-systeme-conteste), attestant qu’il se passe quelque chose de véritablement exceptionnel au Liban.     MLS, Coordinatrice des ROO-Mercier

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