Les ROO-Mercier: le temps de la réflexion pour penser l’action

La 8ème édition des ROO-Mercier, qui s’est achevée le 1er juin, a réuni une brochette d’intellectuels visionnaires, d’artistes, architectes, diplomates et dirigeants venus d’horizons différents, qui proposent des pistes innovantes vers une mondialité plus inclusive, en évolution permanente, fondée sur la culture du dialogue entre Orient et Occident.

« La richesse de ces Rencontres est extraordinaire. Avoir réussi à réunir à Sierre des personnalité aussi importantes que le Maire de Palerme Leoluca Orlando, le fondateur du site français Mediapart Edwy Plenel, l’écrivaine franco-turco-indienne, Kenize Mourad, le politologue franco-persan Bertrand Badie, les architectes belges Leo van Broeck et Luc Schuiten, la directrice de SOS Méditerranée Suisse Caroline Abu Sa’Da, l’ancien ambassadeur de Suisse au Liban François Barras et tant d’autres autres penseurs, artistes, enseignants et étudiants est en soi un exploit », estime Jean-Philippe Rapp, ancien journaliste de la Radio-Télévision Suisse (RTS) , l’un des « grands témoins » des Rencontres cette année.

« Le rendez-vous de Sierre est une réussite qui permet à des invités, pionniers dans leurs domaines respectifs, ouverts à des confrontations constructives, de se rencontrer et de poursuivre leurs débats en coulisse, autour d’une grande table bien garnie, où l’excellente cuisine et les grands crûs d’Orient et d’Occident font partie intégrante de ce rendez-vous des savoirs transversaux», ajoute Jean-Pierre Gontard, autre « grand témoin » cette année, après avoir été le facilitateur de paix de la Suisse entre le gouvernement colombien et la guérilla des FARC. Observateur politique attentif et fin gourmet, le diplomate baroudeur ajoute cependant que « tout comme dans l’art de la gastronomie, les Rencontres pourraient ajouter plus de sel et même du poivre au menu de ces échanges privilégiés, entre représentants d’une même communauté d’esprits ouverts et un public toujours plus nombreux ».

Si les dix jours des ROO-Mercier ne changeront pas le monde, ils peuvent contribuer à changer notre regard sur des thèmes actuels anxiogènes et à proposer des alternatives crédibles pour raviver l’espoir d’un monde qui rassemble au lieu d’exclure. Car cela tient déjà d’un rêve, réalisé grâce à l’engagement de la Fondation du Château Mercier et de ses soutiens valaisans, sinon d’une utopie, que de réunir au cœur du Valais des femmes et des hommes explorateurs de nouvelles pistes de compréhension de l’autre, venus d’Orient et d’Occident, parler de l’Iran et des migrants, de villes éco-compatibles et d’économies régénératives, de rappeler le destin migrateur de l’homo sapiens et sa culture du nomadisme sur les routes de la foi, comme sur celles de la soie et de la migration ; une culture ayant conduit à de magnifiques découvertes réciproques au temps de Marco Polo, dans un esprit d’ouverture hélas disparu depuis la conquête meurtrière de l’Amérique, « dés-orientant » la mondialisation, jusqu’à ses dérives et ses contrecoups actuels. Des dérives amplifiées ou corrigées par la numérisation inéluctable du monde, demande le paléoanthropologue Pascal Picq, dès l’ouverture des ROO-Mercier ?

Il n’y a pas de fatalité, il n’y a que des volontés ouvertes ou non à l’altérité, répond Leoluca Orlando, maire de Palerme réélu à maintes reprises, opposant notoire à la politique migratoire du ministre italien de l’Intérieur Matteo Salvini. Un maire qui, lorsque le ministre ferme les ports italiens aux migrants clandestins, annonce l’ouverture de celui de Palerme, troisième destination touristique en Italie, avec comme seule arme de conviction massive la Constitution transalpine qui garantit les droits fondamentaux des personnes. Cet homme engagé explique que la mobilité a remplacé la migration, qu’elle est une chance et non problème pour une Europe vieillissante. Provocation de la part du premier citoyen de la ville la plus sûre d’Italie selon l’Istat (Institut national de statistique), après avoir été le fief de la mafia ? Non, une évidence, répond celui qui a justement combattu Cosa Nostra et la criminalité ordinaire, grâce à un travail de prévention, de nouvelles possibilités de travail et le respect d’un droit invisible plus contraignant que les lois. Un droit qui, souligne Caroline Abu Sa’Da, impose notamment de porter secours à toute personne en danger, y compris en Méditerranée, en dépit des lois interdisant à des citoyens solidaires de venir en aide aux migrants fuyant la guerre et la misère qui ravagent leurs terres.

Le programme des ROO-Mercier a également fait place aux contes, aux récits de voyages dans le temps et l’espace, ainsi surtout qu’à des propositions concrètes relatives, par exemple, à une hydrodiplomatie gagnant-gagnant (Fadi Comair) ou de nouveaux modes de comptabilité (Dorothée Browaeys), visant à mieux préserver les ressources naturelles de la planète. Diverses personnalités aux expertises multiples n’ont donc pas éludé les confrontations qui déchirent le monde, tout en cherchant des réponses aux urgences du vivant (Olivier Frérot), ainsi qu’en lançant des appels à sauvegarder la démocratie (Edwy Plenel), à instaurer des relations internationales sur un pied d’égalité (Bertrand Badie) et plus généralement des relations humaines respectant la dignité de chaque être humain (Kenize Mourad).

Les arts ne sont pas non plus en reste à Sierre. L’exposition Quatre nus et un drap, du dessinateur Najah Albukaï, rescapé des geôles syriennes, a bouleversé les visiteurs, avant que trois concerts et un orchestre éphémère n’enchantent le public accouru en nombre pour partager ce désir d’Orient et d’Occident ; un public qui en redemande... Innover chaque année, un défi que la petite équipe, pilotée par René-Pierre Antille, Marie-Laure Sturm et Carine Patuto - âmes de ce rendez-vous devenu incontournable – s’apprête d’ores et déjà à relever pour une 9ème édition, qui aura lieu du jeudi 28 mai au samedi 6 juin 2020.

Luisa Ballin

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.