Sideration... et questionnements...

Le confinement de la moitié de la population mondiale, au prix d’un arrêt inédit de l’économie, a quelque chose à la fois de grandiose et d’hallucinant. Les gouvernants focalisent leurs regards sur Covid19, occultant des dérèglements autrement plus mortifères. La mobilisation générale pour le salut des individus l’emporte sur le traitement d’une nature et d’un corps social malades.

Le confinement de la moitié de la population mondiale conduisant à un arrêt inédit de l’économie, a quelque chose à la fois de grandiose et d’hallucinant. «La vie plutôt que l’économie…» La majorité des gouvernants et gouvernés, détournant leurs regards de dérèglements (écologiques, sociaux, géopolitiques) autrement plus mortifères, focalisent leur regard sur la « guerre » contre ce virus. La mobilisation générale pour le salut des individus l’emporte sur une vision plus générale, visant en même temps le traitement d’une nature et d’un corps social malades….

« On verra après… » Que traduisent ces trois petits mots, suivis de la promesse que la planche à billet compensera les pertes des chômeurs partiels, des commerçants et autres entrepreneurs, induites par le confinement ? Qui peut croire à l’illusion de pouvoir ainsi éviter une profonde dépression ? Cette avalanche monétaire ne risque-t-elle pas, dès la relance espérée, de provoquer des coupes sombres dans les dépenses publiques et des vagues d’austérité, creusant toujours plus profondément le fossé des inégalités, provoquant des soulèvements, dégénérant peut-être en guerres civiles généralisées, déjà prédites par Bertrand Badie ?

Ce confinement général serait-il l’aboutissement d’une civilisation occidentale mondialisée individualiste, capable de se mobiliser pour sauver non pas la vie (notamment pas celle de la nature), ni toute vie humaine, (notamment pas celle des migrants gisant au fond de la Méditerranée), mais la vie individuelle de chacun, confiné du coup sans résistance ?

Annonce-t-il la faillite, tragique, d’une civilisation, qui a certes donné accès à une prospérité matérielle et un confort personnel inégalés dans l’histoire, suscitant l’espoir qu’ils étaient accessibles à tout un chacun ? Une prospérité puisant sans mesure - faute d’être comptabilisée - dans les ressources naturelles de la Terre, provoquant le dérèglement des équilibres écologiques conduisant à la pandémie actuelle…

Un système pris dans ses contradictions entre des progrès scientifiques capables de repousser les limites de la vie ; mais aussi une logique de rentabilité, amenuisant les organes d’une santé publique, dont les limites se font actuellement cruellement sentir, suscitant une fuite en avant de quasiment tous les gouvernements vers le confinement ?

Un système capable de repousser les limites entre la vie et la mort individuelle, repoussée quant à elle aux confins de notre conscience… Les pouvoirs du médecin, lié par le serment d’Hippocrate, décuplés par les progrès scientifiques aboutissent à des limites problématiques, comme en témoignent les débats sur l’acharnement thérapeutique, l’euthanasie, « exit » et aujourd’hui le « triage ». La médecine - et la société à sa suite - totalement vouée à sauver des vies individuelles, aurait-elle perdu le sens de la mort et l’art de l’aborder ? Les directives anticipées apportent certes un début de solution, mais à nouveau strictement individuelle…

Or la pandémie pose cette question de manière collective. Et faute de réflexions approfondies et de préparations suffisantes, les gouvernements ont décrété la généralisation des confinements, sans relativiser l’objectif de sauver immédiatement, à tout prix, quelques milliers de vies de la pandémie, par rapport : aux autres maux mortels de nos sociétés ; aux effets psychiques du confinement ; aux traitements médicaux différés des autres maladies ; and last but not least, aux dépressions économiques et individuelles, avec leur cortège de tensions, de conflits et donc de morts potentielles… Le slogan « La vie ou l’économie » n’est-il donc pas fallacieux, voilant la question cruciale : quelles vies sauver comment ?

Cela dit, aurait-il été possible d’agir autrement que par le confinement, face à la menace de submersion des services médicaux ? Le nazisme a, espérons, à tout jamais banni de l’horizon des possibles les solutions darwiniennes, vouant froidement à la mort les malades psychiques et incurables. La mobilisation générale a au contraire entraîné un sursaut exceptionnel dans chaque pays, à commencer par celui des soignants, qui ont vaillamment soigné tous les malades, avec un dévouement forçant l’admiration, déployant leurs efforts sans compter, au prix parfois de leur vie, incarnant la grandeur de la civilisation occidentale..

Un sursaut magnifique, en catastrophe, pour compenser le manque de lits, d’appareils respiratoires, de personnel qualifié, résultant des restrictions budgétaires, ainsi que de masques, de sérums et de paracétamol, dont la production avait été délocalisée. Acculés aux limites des équipements et services médicaux, les gouvernements n’avaient apparemment plus d’autre échappatoire pour lutter contre le Covid19, que le recours au confinement. Un recours éclairant les limites d’un système économique, focalisé sur la baisse des coûts, y compris de santé…

La conscience de ces limites permettra-t-elle de remédier en profondeur aux déficiences d’une médecine occidentale, dont les coûts, en fait, ne baissent pas... mais sont consacrés au financement de la recherche de pointe, ainsi que d’équipements sophistiqués, excluant progressivement un nombre croissant de personnes de ses progrès...  Les critères d'exclusion de cette médecine ne sont certes pas darwiniens, mais financiers, comme en attestent le modèle américain et l’instauration de plus en plus répandue en Europe de systèmes de santé à deux vitesses. Sans parler de l’inaccessibilité de cette médecine aux populations des pays pauvres...

La santé privée est en passe de devenir un bien marchand, au détriment de la santé publique. Une réalité admise sans véritable résistance, sans doute parce que chacun espère y avoir accès, faisant comme partie donc de l’ordre des choses, malgré sa contradiction avec le droit à la vie, le premier pourtant des Droits Humains, valeur primordiale de la civilisation occidentale…

Mais cette pandémie mondiale a révélé un fait nouveau : la propagation des virus touche toute le monde. Or comme l’explicite limpidement Didier Fassin, les pandémies jaillissent de « l’inégalité des vies », en particulier face aux dérèglements climatiques et écologiques....

La prise de conscience des origines et interdépendances de ces pandémies récurrentes va-t-elle pouvoir conduire à instaurer une véritable santé publique globale et préventive, en luttant contre le réchauffement climatique, la déforestation, les pollutions ? Sans oublier de lutter contre la pauvreté, les humiliations et autres atteintes à la dignité des êtres humains, engendrant dérèglements psychiques, violences et autres maux plus mortifères que le coronavirus ? Une santé compatible avec les progrès sans doute irrépressibles de la médecine ? Sur quels choix et quels équilibres sanitaires, entre médecine privée et médecine publique, va déboucher l'après-coronavirus ?

Ce confinement généralisé, causant à terme sans doute plus de morts qu'il n'en a sauvées, pourrait-il en fait constituer le crash d’un système sanitaire acculé aux limites du système économique ? L’éclatement d’un système incapable de dépasser autrement ses contradictions, de l’ordre des deux dernières guerres mondiales, accouchant la première des Etats-Nations et la seconde de l’Etat-Providence ? Un crash pour l’instant en relative douceur, préservant une dernière chance d’éviter le « naufrage des civilisations », indiquant qu’il est possible de mobiliser toutes les populations du monde en vue de leur salut ?

Le virus suspend pour l’instant le cours des événements dans le calme forcé du confinement… Le calme d’avant la tempête, ou le calme nécessaire à la mobilisation des consciences et forces intérieures, permettant d’éviter sinon la tempête, du moins le naufrage ?

Covid19 a clairement mis en lumière les fragilités et dérives fatales d’une économie ultra-libéralement mondialisée. Une économie maintenant largement décriée, appelée par plusieurs auteurs de tous bords à être révolutionnée. D’autant que ce virus a aussi mis en lumière des trésors insoupçonnés de solidarité et de coopérations magnifiques, en particulier entre les scientifiques, entre les membres des corps médicaux, au sein de la population dans son ensemble. Une coopération infiniment plus efficiente que la concurrence, comme l’a reconnu hier le Président Macron lui-même et nombre d'auteurs divers et variés...

Cette solidarité perdurera-t-elle au-delà du contexte exceptionnel du confinement, lorsque la dépression gagnera du terrain ? Peut-on rêver d’une réelle révolution des mentalités, prêtes à dépasser le logiciel individualiste conduisant à la privatisation/marchandisation de la santé et des biens communs (tels l’eau, la terre, l’éducation)?

Comme Aline Tawk, témoin d’une révolution déjà en marche au Liban, pourra-t-on remercier coronavirus d’avoir subitement stoppé la course folle de cette économie libérale ? Pourra-t-il provoquer l’accouchement de l’Etat non plus Providence, mais Thérapeute, créant les conditions d'un vivre-ensemble fondé non plus sur la croissance économique, polluant la Terre et épuisant ses ressources, mais sur le développement de relations humaines novatrices ? Un modèle peut-être inspiré par la "Poétique de la Relation" d'Edouard Glissant et les essaims de lucioles enfantées par Patrick Chamoiseau, jaillissant paradoxalement, lumineusement, de l'abîme de la traite esclavagiste ? 

Une révolution donc moins des mécanismes en eux-mêmes de distribution des pouvoirs et des richesses, que du logiciel individualiste et concurrentiel, axant ces mécanismes autour du pouvoir, déterminant des comportements à terme mortifères ? Une révolution axée plutôt sur la croissance réciproque de la dignité Humaine, pouvant s’opérer en fait pas à pas, hic et nunc, à l’occasion de chaque rencontre ou échange promouvant la confiance, la coopération, la solidarité, permettant d’épanouir les talents de chacun pour le bien de tous ?

Un cheminement utopique ? Un cheminement certes vers un autre lieu, mais apparu soudain comme accessible... Un cheminement loin d'être évident, appelant à déconstruire tant de réflexes, de schémas et de structures mentales, sociales, économiques, politiques...  Une déconstruction nécessitant une nouvelle guerre mondiale ou pouvant jaillir de la soif d'air pur, de solidarité, de vie, de joie, dont le confinement a pu donner un avant-goût ? Une soif et un appétit qui méritent d'être creusés et apaisés, pour avoir le courage et la patience de s'élancer vers l’exploration des pistes nouvelles s'ouvrant à un tel cheminement ? 

Approfondir cette soif et nourrir cet appétit, continuer à esquisser ces pistes, telle est l'aspiration des organisateurs des Rencontres Orient Occident du Château Mercier, auxquelles vous êtes tous chaleureusement bienvenus, fin octobre 2020 (cf. roo-mercier.com)

      Marie-laure Sturm et René-Pierre Antille, directeur et coordinatrice des ROO-Mercier


                                                                                                                                        

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