Au-delà de l’éblouissement suscité par les Rencontres Orient Occident 2019…

Si les ROO-Mercier 2019 ont rassemblé de brillantes personnalités, la profonde gravité de leurs réflexions appelait certes des actions, mais surtout une révolution mentale radicale, face aux risques non seulement écologiques, mais aussi sociaux, politiques et internationaux annoncés

Le dernier dialogue des Rencontres ROO-Mercier, le 1er juin, entre Kenize Mourad et Bertrand Badie, animé par Edwy Plenel, devait couronner les Rencontres, en esquissant quelques pistes, pour faire rejaillir un monde nouveau de la Méditerranée… Or cette couronne s’est révélée bien épineuse ! Bertrand Badie a démonté les rouages du cercle vicieux d’une violence infernale, déclenchée par les humiliations remontant à la colonisation occidentale du monde, aboutissant à la violence des faibles, irréductible, échappant au pouvoir des puissants, révélant leur impuissance et les poussant à une fuite en avant suicidaire… Des humiliations, sources d’une haine irrépressible, a renchéri Kenize Mourad, qui en a personnellement témoigné, avec une grande sensibilité humaine (cf. https://www.youtube.com/watch?v=GK5CuJoKfkw&list=UUL5r-lCcvSwz1gdSDGy2tIA&index=13)…

Cette sombre perspective émanait en fait déjà des dessins de Najah Albukai sur les tortures commises dans les geôles syriennes, exposés au début des Rencontres, aux Caves de Courten, rappelant la lâcheté des dirigeants occidentaux face à ces atrocités ou leur paralysie face aux risques de devoir affronter les soutiens russes et iraniens du régime Assad… (cf. https://www.youtube.com/watch?v=s8gLzCBzdRg).

Dans un tel contexte, tout espoir que la Méditerranée – tombeau de milliers de migrants, engloutissant avec eux les principes des Droits de l’Homme, prétendus universels, et même le droit international maritime - puisse redevenir le berceau d’un monde nouveau apparaissait dérisoire…

Sauf que quelques hérauts, notamment Leoluca Orlando, Caroline Abu Sa’da et Charles Heller, étaient aussi venus témoigner de leurs engagements à sauver et accueillir les migrants... (cf. https://www.youtube.com/watch?v=sLMIObQM4R0&list=UUL5r-lCcvSwz1gdSDGy2tIA&index=15) Leur courage permettra-t-il d’ouvrir une brèche dans le mur que les Etats occidentaux érigent pour contenir les vagues provoquées par leurs propres dérèglements, au pied duquel se fracasse leur âme ?

Mais ne faut-il pas aussi se demander comment donc la Méditerranée, berceau naguère de civilisations nourries par la diversité des cultures et leurs échanges si féconds, a pu se transformer en un tel tombeau, reniant l’esprit qui animait encore un Marco Polo, parti à la découverte de la Chine au XIIIème siècle, dont les récits furent merveilleusement contés par Charles Méla (cf. https://www.youtube.com/watch?v=SlHJSGVoWOc) ?

Le tournant remonterait-il à la fin du XVème siècle, à Christophe Colomb, cherchant l’Orient au bout de l’Atlantique, ouvrant en fait les portes de la ruée vers l’or sur le continent américain, « dés-orientant » ainsi l’Occident ? Cette intuition d’Edwy Plenel, esquissée à la fin du dernier débat, appelle assurément à être approfondie !

Un tournant entraînant par ailleurs l’Occident, un siècle et demi plus tard, après la paix de Westphalie, vers la construction des Etats-Nations européens, qui se disputèrent par la suite la colonisation du monde, animés par les théories de Thomas Hobbes, légitimant un ordre fondé sur la guerre et la loi du plus fort… Un ordre excluant la souveraineté réelle les « Etats du Sud », même après la décolonisation ; un ordre perdurant en fait jusqu’à nos jours, malgré les brèches ouvertes par diverses rébellions cyniquement écrasées, aboutissant au terrorisme de la faiblesse, remarquablement analysé par Badie. (cf. https://www.youtube.com/watch?v=LI1wrPvSOJI&list=UUL5r-lCcvSwz1gdSDGy2tIA&index=19

Cette dés-orientation pourrait-elle être réversible ? Des graines d’espoir germent donc déjà sur les rives européennes, à Palerme, dans le fief de Leoluca Orlando, pionnier d’un nouvel humanisme (cf. https://www.lenouvelliste.ch/articles/valais/valais-central/rencontres-orient-occident-leoluca-orlando-l-anti-salvini-en-invite-vedette-a-sierre-842445). Elles surgissent aussi des décombres des guerres civiles, notamment à Tripoli, au Liban, où l’association Offre-Joie, créée par Melhem Khalaf mobilise des centaines de jeunes de tous les pays, prêts à plonger les mains dans la misère pour reconstruire la dignité humaine (cf. https://www.youtube.com/watch?v=3xMhgolpdkk). Et elles germent aussi en fait, dans moultes oasis, dont on parle hélas moins que des attentats…

L’espoir donc demeure vivace… Ce sont certes des graines d’une faiblesse apparemment dérisoire, face à la force des courants creusant le tombeau méditerranéen, face à l’accroissement des injustices et des inégalités, de plus en plus démesurées, dont les populations occidentales sont elles-mêmes à la fois victimes et co-bénéficiaires, sinon co-responsables... Mais au milieu des chaos résultant de la haine et de la révolte, la compassion et l’hospitalité ne sont-elles pas les seules voies capables de mettre fin à la spirale suicidaire des violences ?

L’hospitalité, la rencontre, l’altérité, sources de richesses relationnelles inépuisables et de joies ineffables, à goûter sans réserve, à chaque occasion possible, à chaque instant… Des instants qui, au point où nous en sommes, seront peut-être les derniers, mais que l’on pourrait goûter jusqu’au bout debout, en respectant conjointement sa dignité d’être humain et celle d’autrui.

Ne vaut-il donc pas la peine de miser enfin sur cette force-là de la faiblesse, sur la révolution de l’impuissance, la « ré-orientation » de l’Occident vers l’Orient ; en l’occurrence vers un Moyen-Orient, qui, malgré ses guerres, a moins perdu le sens de la richesse humaine, de l’hospitalité, de la convivialité, du sacré, contrairement à un Occident où ces sens a été progressivement étouffés sous l’édredon faussement sécurisant du confort matériel et surtout évidés par la déshumanisation croissante de l’économie, son fonctionnement de plus en plus anonyme, impersonnel, virtuel, axé principalement, sinon uniquement sur le profit ?

Sans pour autant cesser d’apprendre à rester lucide, libre, solidaire et de s’efforcer de se comprendre soi-même, ainsi qu’autrui, grâce à l’art du dialogue… Apprendre également à se concerter, pour mieux vivre et agir ensemble, aussi adéquatement que possible. Edwy Plenel a rappelé, dans cette perspective, le noyau de l’imaginaire démocratique, l’égalité, dont la quête est progressivement bafouée par des dirigeants élus certes démocratiquement, mais sapant petit à petit les piliers mêmes de la démocratie, dont l’éco-système repose sur les quatre droits fondamentaux d’expression, de réunion, de manifestation, d’information… Ses propos ont aussi tenté de réveiller et de mobiliser les consciences, pour qu’elles s’emploient à sauvegarder ces droits fondamentaux et qu’elles imaginent de nouveaux processus démocratiques participatifs, allant au-delà du droit de vote (cf. https://www.youtube.com/watch?v=wm5hWXhlZlo).

Développer cette culture de l’art de l’accueil, de la rencontre, du dialogue et de l’art en général, orientant la société civile vers un horizon démocratique et écologique, ouvert et solidaire, tel est aussi l’objectif des ROO-Mercier, vers lequel les organisateurs aspirent à progresser pas à pas, à travers diverses manifestations si possible tout au long de l’année, au-delà des feux d’artifice jaillissant de ses éditions annuelles, en s’adressant en particulier aux jeunes, à travers leurs institutions scolaires et académiques, ainsi qu’à tout bon entendeur…

Marie-Laure Sturm, coordinatrice des ROO-Mercier

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