PARTOUT OU L'ON PEUT - AVEC BARBARA CASSIN - PAROLE -

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Mais est-ce le principe de l’évaluation ou plutôt ses excès, sa projection sociale, son instrumentalisation politique, qui vous révolte ?

Ce n’est pas le principe en soi ; si on n’évalue pas, cela ouvre évidemment à des dérives et à des méconnaissances. Mais ce qui est intolérable, c’est la manière dont on évalue, tous azimuts, en présentant cela comme absolument indispensable, quoi qu’on fasse, quel que ce soit le processus. C’est particulièrement vrai dans la pratique que je connais le mieux, celle de la recherche : un chercheur consacre plus de la moitié de son temps à remplir des dossiers de ce genre pour avoir accès à des financements et accéder à des programmes. La bureaucratie en France est ahurissante, inefficace, contre-productive : un chercheur qui a atteint l’âge fatidique des 65 ans ne peut plus, par exemple, piloter de travaux, alors que c’est le moment où son fameux “facteur h”, le nombre de publications dans des revues classées A pondéré par le nombre de citations qui en est fait, est suffisamment élevé, dans les humanités en tout cas, pour lui permettre d’avoir facilement accès aux financements — c’est d’ailleurs l’âge de ceux qui dirigent des programmes analogues dans d’autres pays comme les Etats-Unis par exemple : le CNRS se tire une balle dans le pied. Il n’y a plus de discernement. Il faut cocher des cases, rentrer dans des items, simplement pour avoir “accès à”, et cela nous prend les deux tiers du temps. Tout le monde le sait, et pourtant on continue.

Ce principe d’évaluation s’applique-t-il à tous les espaces sociaux ?

Oui, tous. Même les entretiens prénatals deviennent des dispositifs de surveillance. Et cela ne cesse pas : les évaluations en maternelle, questionnaires de santé mentale appliqués aux enfants sont terrifiants. Les débats autour du DSM IV, le manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, ont révélé ces abus. Il n’y a plus besoin de parole, mais simplement de médicament. Les psys dans leur ensemble se sont mobilisés contre ces dérives, quand même. Oui, notamment à travers l’Appel des appels. Mais c’est pourtant cela qui est en vigueur ; il n’y a plus assez d’infirmières, on est aujourd’hui dans des hôpitaux du XIXe siècle ; on attache ; c’est la pratique de la contention ; les simulations cérébrales profondes, ce qu’on appelait les électrochocs, se multiplient… La camisole chimique et la camisole électrique prédominent. Parce qu’on n’a plus de temps de s’occuper d’un sujet en face.

Par quel moyen une bonne évaluation pourrait donc se déployer ? Par la parole ?

Oui, cela passe plus par la parole que par la grille ; j’ai connu des évaluations relativement heureuses au CNRS ; on lisait des rapports, on entendait des gens, on en discutait. Cela n’était pas coupaillé en items hétérogènes qui ont une seule finalité : le “ranking” (classement) et l’élimination. On est aujourd’hui dans le “Google-monde” : la qualité n’est plus qu’une propriété émergente de la quantité. C’est le modèle des moteurs de recherche ; cela ne tient compte que de l’opinion du plus grand nombre. Or par définition elle n’a pas accès à l’invention, au nouveau, puisqu’on ne remarque pas l’absence d’un inconnu (c’est ce que l’éditeur Jérôme Lindon disait de Beckett). Sur ce fond-là, les problèmes financiers font le reste.

Vous indexez donc cette obsession de l’évaluation à l’imposition du modèle néolibéral ?

Oui, sauf qu’on ne sait plus très bien ce que ce mot veut dire ; il est trop générique. Je ne sais pas qui n’est pas néolibéral aujourd’hui. La gauche et l’ultragauche sont un peu perdues. Il y a, je crois, une place pour un discours humaniste, avec tous les guillemets que vous voulez, mesurant toutes les confusions et ambiguïtés que comporte ce déplacement de la politique, et dont profite aujourd’hui le Front national.

Qu’entendez-vous par discours humaniste ? N’est-ce pas un concept plus flou que ce qu’il a incarné à d’autres moments de notre histoire ?

Je me suis longtemps méfiée de l’humanisme ; cela sent souvent mauvais, comme un truc d’héritier. Or, aujourd’hui, il me semble que l’humanisme et les humanités, c’est un discours de résistance. Savoir choisir ses amis dans le passé, ce qui est la définition de la culture par Hannah Arendt, est aujourd’hui une faculté politique. Et c’est même la faculté politique par excellence. Avoir envie d’éduquer à cela les enfants, penser que la culture est un enjeu important, c’est cela l’humanisme. Réfléchissons pour éduquer le goût. Ce ne peut pas être une histoire d’héritage, prenons-le comme quelque chose à construire, qui permette de ne pas tomber tête baissée derrière les grilles.

Le goût vous semble-t-il en danger ?

Oui, il l’était sous Sarkozy, comme l’affaire de La Princesse de Clèves l’avait illustré. Mais on n’a rien changé depuis ; on est toujours dans les éléments de langage, ce qui est pour moi la banalité du mal ; on est dans les grilles d’évaluation, dans le souci constant et mortifère de classer et éliminer.

Comment éviter d’entrer dans des cases ? N’est-ce difficile de trouver des ressources en soi pour se protéger contre la servitude volontaire ?

Ce que je sais seulement, c’est que gueuler très fort, ensemble, cela produit des effets. Des Indignés à la place Maïdan. C’est à peu près le seul contre-pouvoir que je vois. Ce dont je ne veux pas, ni pour moi ni pour les autres, eh bien, je le dis. Et j’explique pourquoi. Et je trouve des gens qui ne veulent pas ça non plus. Et on en parle, et ça s’agite. C’est à cela aussi que peuvent servir Google et les réseaux sociaux. Il faut reprendre la main technique sur la technique.

La technique n’est donc pas votre ennemie ?

Non, je ne suis pas heideggerienne. De toute façon, on est dans un moment darwinien de transformation. Il faut simplement beaucoup parler, beaucoup penser, beaucoup protester. A chaque endroit où l’on est. Si ce que l’on vous impose comme norme ne vous convient pas, vous semble dommageable pour la communauté, alors il faut gueuler; si vous êtes en position d’acteur, il faut gueuler ; si vous subissez, il faut gueuler aussi. La seule solution, c’est de parler. La parole est un grand bien. Il faut savoir quel monde on veut et le créer. On le crée en parlant. C’est pour cela que je me suis tant intéressée à la commission Vérité et Réconciliation en Afrique du Sud : c’était l’un des rares endroits politiques contemporains où s’est créé quelque chose avec la parole. Je ne dis pas que cela suffit, mais le peuple arc-en-ciel est né là.

La réinvention, le goût du minoritaire, le refus des assignations… : ces motifs philosophiques des années 60, comment les percevez-vous aujourd’hui, dans un contexte culturel actuel assez conservateur ?

La pratique critique, le discernement restent décisifs. Mais je pense surtout qu’il faut se glisser partout où l’on peut. La première chose que j’ai faite dans ma vie, c’était une revue de poésie paraissant partout où elle peut ; elle s’appelait même comme ça : “Revue de poésie paraissant partout où elle peut”. On la collait sur les murs, sur les poteaux télégraphiques, on allait partout, là où on nous demandait et là où on ne nous demandait pas. Je défends toujours ce geste : partout où l’on peut. Je ne vois pas vraiment d’autres possibilités. La philosophie, de ce point de vue, c’est aussi partout où elle peut. Pas seulement la philosophie. Il faut arrêter surtout avec les genres philosophique, littéraire, poétique…, il faut les décloisonner ; c’est une leçon des humanités. Quand j’ai dirigé le centre de recherche sur la pensée antique, Léon-Robin, je me suis aperçu qu’il n’y avait pas Homère à côté de Platon et des autres ; un pur délire. Comment peut-on comprendre Platon si l’on n’a pas Homère dans l’autre main ? Peut-être que faire de la philosophie comme une femme, ce serait cela : décloisonner les genres, vite fait. Cela implique de ne pas avoir de maîtrise absolue.

Mon premier livre important de philo, c’était L’Effet sophistique. Mais j’ai voulu en même temps que sorte un recueil de nouvelles Avec le plus petit et plus inapparent des corps, un titre tiré d’un texte de Gorgias. Dans les deux cas, la question est : qu’est-ce qu’on fait avec les mots ? Le langage fait les choses ; parler change les choses. On performe des choses, on les fait exister. Or, les grilles d’évaluation qui performent le monde à leur manière, on n’en veut pas, on va performer le monde autrement.

La sophistique vous aide-t-elle à porter un diagnostic sur le monde contemporain ?

Elle m’aide énormément, c’est un ouvre-boîte universel, car elle met l’accent sur cette troisième dimension du langage : vous parlez de (la table), vous parlez à quelqu’un (j’essaie de vous convaincre) ; la sophistique qu’on assigne toujours à la rhétorique et à la démagogie, vous apprend à parler pour parler, c’est-à-dire à parler pour faire être ce qui est dit. C’est ce que j’appelle la logologie, un terme de Novalis, qui a beaucoup à voir avec la performance et l’acte de parole. C’est lié à ce que j’ai fait dans le Dictionnaire des intraduisibles : une langue, liée à une culture, produit un monde.

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