NIKI DE ST PHALLE, NOUS T'AIMONS !

NIKI DE ST PHALLE

C’est une image insolite, déconcertante, qui avait accueilli le visiteur de l’exposition des œuvres de l’artiste qui s’était tenue à Paris au Grand Palais[1], du 17 septembre 2014 au 2 février 2015. Celle d’une affiche où Niki de St Phalle semble tenir en joue, avec un fusil, celui qui la regarde. Mais qu’on ne se méprenne pas sur la cible. Cette image renvoie à la période[2] où l’artiste crée ses œuvres en tirant au fusil sur des surfaces verticales sur lesquelles sont fixés des objets divers et des sacs de peinture, le tout couvert de plâtre immaculé, tout comme l’artiste elle-même le plus souvent tout de blanc vêtue. Au-delà du spectaculaire de la performance qui a lieu en public, c’est ici la structure créative, dynamique de l’artiste, qui nous est donnée à voir. Depuis l’instant d’appuyer sur la gâchette jusqu’au moment où les sacs explosés déversent leur couleur au rythme des déflagrations de l’arme, un point de rebroussement s’est réalisé entre la propre violence intime du sujet, sa véritable cible, et la création de l’œuvre qui se fait sous nos yeux, et qui le fait renaître artiste. « Un assassinat sans victime»[3] comme l’exprime l’artiste.

Car c’est dès les premiers mois de sa naissance que se fait vive cette violence, lorsque ses parents envoient celle qui se prénomme encore Catherine, Marie-Agnès Fal de Saint Phalle, dans la Nièvre, passer les trois premières  années de sa vie dans le château de ses grands-parents[4], cependant que son frère Jean reste avec eux à New-York. Le choix du prénom d’Agnès par son père, du nom de sa première maîtresse, s’avérera un acte de mauvais augure. C’est sa mère qui, lorsqu’elle revient vivre aux Etats-Unis, lui fait changer de prénom pour celui de Niki. La performance des tirs au fusil au principe de sa création manifestent une autre caractéristique subjective : «  Ce qui est dehors est dedans et ce qui est dedans est dehors »[5]. Circularité im-médiate entre le corps et la réalisation artistique, mais réversible aussi avec ses effets funestes. Lorsque Niki réalisera et projettera la 1ére version de son film Daddy, elle sombrera de nouveau dans une dépression. « film à l’humour noir, intitulé Daddy, dans lequel je tue symboliquement mon père 17 fois : toute la famille est à la fois indignée et horrifiée et m’accuse de salir la mémoire de mon père. Une seule personne me défend…ma mère. » ; Oui, sa mère, à laquelle son mari avait dû avouer sa conduite incestueuse à l’égard de leur fille. Quelques rares critiques, et Jacques Lacan, prendront alors publiquement la défense du film. C’est en décembre 1992, âgé de 65 ans que Niki de St Phalle relatera dans un  livre, Mon secret,[6] spécialement écrit à  l’attention de sa fille Laura, les actes incestueux qu’elle avait subis à l’âge de onze ans de la part de son propre père. Lui qui lui avait adressé une lettre de confession et de repentir, alors qu’il apprenait l’entrée de sa fille en hôpital psychiatrique, faisant pour elle ainsi trauma de ce qui était, jusque là, refoulé, oublié. Niki était âgé de 22 ans et marié depuis trois ans à l’écrivain Harry Matthews, talentueux écrivain qui sera longtemps le seul membre américain d’OULIPO, dont son ami Georges Perec faisait aussi partie. C’est Harry qui surprit le délire de sa femme « Harry me suit et se poste dans le couloir juste devant notre porte : il m’observe en silence tandis que je soulève d’un geste brusque un des bords du matelas, les draps et tout…pour y planquer, en hâte, un couteau. C’est à ce moment précis que Harry scrute le magot d’objets tranchants que j’ai amassés là : tout un assortiment de couteaux, de ciseaux, de rasoirs, de tournevis tec. Cet arsenal me donne un sentiment si aigu de protection que je place, dans mon sac à main, une seconde collection du même genre dont Harry n’a pas encore connaissance »[7]. Les tentatives de suicide, et les idées suicidaires se feront récurrentes. Tout comme les évènements de corps et les maladies : automatisme de ronger sa lèvre supérieure qui donnera lieu, à vingt-ans, à une opération de restauration, appendicite, complications pulmonaires, tuberculose, hyperthyroïdie nécessitant l’ablation de la thyroïde, tachycardie et fébrilité extrême, typhoïde. Tout comme elle ne cessera d'être rongé par la culpabilité de n’avoir pu offrir à ses deux enfants, Laura et Philip une présence de mère.

Puis en 1967, c’est la réalisation de HON – ELLE en suédois- sur une commande de Pontus Hulten, alors directeur du Moderna Museet de Stockolm, qui suit ses premières réalisations de la série des Nanas, par lesquelles le visiteur de l’exposition commence la visite.  Ces Nanas qui manifestent elles aussi ce point de rebroussement : volumineuses et équilibrées,  surpondérées et aériennes, massives et élancées, informes et voluptueuses, plantureuses et élégantes. Depuis plusieurs années déjà, Niki vit avec l’artiste Tinguely. L’amour, aussi, l’accompagnera tout au long de sa vie. D’abord avec le prévenant Harry Matthews, père de ses deux enfants, puis à partir de 1960 avec le facétieux et exubérant Jean Tinguely[8], disparu en 1991. C’est lui qui, réalisant les armatures en métal, permit aux oeuvres monumentales de Niki de tenir debout[9]. Elles essaiment les lieux du monde entier : jardins, forêts, fontaines, places publiques, un avion; en Italie, en Suède, en Israël, aux USA, en Allemagne. Le visiteur de l'exposition peut les découvrir sous forme photographique ou cinématographique, avec les films des entretiens avec l’artiste. Il faut ajouter à ses réalisation films et décors de films, costumes et pièce de théâtre, architecture, parfum, meubles, fontaines, piscine... sans oublier l'écriture. Niki De Phalle était, envers et contre tout, amoureuse, optimiste, vive, gaie, tonique, entrainante pour son entourage, a contrario de sa sœur Elisabeth qui, après plusieurs séjours en hopital psychiatrique, s'était suicidée, jeune adulte, dans la maison familiale.

C’est à la ville de Nice que Niki de St Phalle fera don de ces œuvres. Cette ville où elle avait vécue et avec laquelle, comme l’écrit sa fille Laura, elle partage l’étymologie de son prénom, Niké la victoire. Mais Nice fut surtout la ville où, internée sur proposition de son mari et avec son accord, sous traitement par insuline et électrochocs, elle avait découvert comment ses dessins au crayon et ses collages étaient un traitement autrement efficace pour la  raccorder à la vie. Par un retour de bâton, c’est cette même activité artistique dans laquelle elle propulsait son énergie, et qui était pour elle d’une nécessité vitale, qui causera aussi sa perte. Par les émanations de polyester qui brûleront ses poumons, brûlures desquelles elle finira par décéder en 2002.

 


[1]Lire aussi Belilos M., "Niki de Saint Phalle ou la guerrière blessée", Lacan Quotidien N°433, octobre 2014

[2] Lettre à Jean (Tinguely) ; Lettre à Pontus (Hulten), Saint Phalle (de) Niki,  Catalogue, Kunst-und Ausstellungshalle der Bundesrepublik Deutschland, Bonn, 1992, Musée d'Art Moderne de Paris, 1993,  p 156-160

[3] Saint Phalle (de) Niki, Traces, Ed La différence, Paris, 2014

[4] Ibid p 14

[5] Ibid p 121

[6] Saint Phalle (de) Niki, Mon secret, Ed La différence, Paris, 2010.

[7] Saint Phalle (de) Niki, 1950-1960, Les années en famille, préface de Laura Gabriel Duke, Paris, Ed La différence, 2014

[8]Saint Phalle (de) Niki, Aventure suisse, Musée d'Art et d'Histoire de Fribourg, Fribourg, 1993, p18

[9] Lire aussi Christiane Terrisse «  Le temps de l’œuvre » : http://apprendredelartiste.wordpress.com/2003/04/26/les-temps-de-l%E2%80%99oeuvre-par-christiane-terrisse/

 

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