DEAD LINE
Le bureau est, ce matin, inondé de soleil. Pendant que l’ordinateur se met en marche, je monte boire quelques cafés avec mes sympathiques collègues. Les rires, la plupart féminins, fusent dans l’ascenseur. C’est un lundi, comme tant d’autres. Je n’ai rien vu venir. Comment pouvais-je le prévoir ? Hier, j’ai travaillé chez moi jusqu'à pas d’heure, pour ne pas accumuler du retard. Ce qui est habituel. Marie dormait. Les enfants aussi. Je suis de nouveau devant l’écran et les mails arrivent par vagues. Au dixième, je ressens ce même pincement au cœur. Voilà quelques mois déjà qu’il s’est fait sentir pour la première fois. Maintenant c’est plusieurs fois par jour. Le téléphone sonne. Le nom d’une collègue s’affiche sur l’écran de l’appareil. Elle veut certainement me signifier une urgence de plus. Je ne réponds pas. Au fur et à mesure que je prends connaissance du défilé de mails, le pincement s’intensifie. Il cède la place au glacement. Horreur silencieuse. Tous sont urgents. De la rapidité des réponses apportées, dépend la satisfaction du client. Je le sais bien. Cependant, plusieurs messages cependant l’affichent en gros caractères dans leur titre, comme s’il m’en imputait l’ignorance, comme si j’étais en faute. L’ordinateur indique que l’imprimante est en panne. Je ne pourrais donc pas, rapidement, mettre à jour mes dossiers, qui contiennent l’historique des projets et des affaires, historique qui est ma mémoire de la journée, et qui m’ouvre la possibilité d’y donner la suite qu’il convient. Mon collègue me tend un document d’inscription à remplir dans l’heure, sinon la marque ne pourra être présente à cet événement. La sonnerie du téléphone, encore. Les messages s’accumulent sur le répondeur. Sur l’écran de l’ordinateur, j’en vois un, émis à 5h du matin, d’une directrice de département. Je ne comprends rien à ce qu’elle veut. Elle utilise les mots à tort et à travers. Cela veut dire que ce n’est pas son problème. Que c’est à moi de comprendre. Sur mon bureau traîne mon EADP (Entretien Annuel Personnel de Développement Personnel). Il vient d’être validé par mon N+2. Notre responsable travaille aujourd’hui depuis son domicile. Son message dit qu’elle a rapidement besoin d’un tableau récapitulatif de nos opérations. Dans le quart d’heure. J’ouvre rapidement un autre dossier Word. Je n’ai pas le temps de lever la tête pour voir la personne qui dépose ce qui paraît être un tract sur ma table. On sous-traite à partir du mois prochain, à un prestataire extérieur, les services logistiques et le service courrier. On conseille aux salariés concernés de : « faire jouer la mobilité ». Le texte s’en indigne. Après la délocalisation de certains centres d’appel au Maroc, d’autres à l’Ile Maurice ; après les services gestion fermés et transférés en Inde ; puis l’informatique traitée en Argentine et en Espagne – Ah, j’oubliais, on ne dit plus délocalisation. Mais bi-localisation. J-L me disait que chaque mot utilisé à la place d’un autre produisait une injustice. Comme ils en jouent, de l’inconsistance du langage ! Les mots de substitution nous dévient des choses. Tiens, le mot injustice par exemple, il n’apparaît jamais. On n’en parle plus. Et c’est ainsi que la chose a disparu. C’est, bien sûr, un calcul. Un mot annulé, à terme, créé un drain pour la disparition de personnes. Ah ! Une nouveauté. On peut s’inscrire à l’une des nombreuses matinées-déjeuner avec le PDG, ou l’un des directeurs de l’entreprise. C’est une aubaine, non ? Je lis le mail d’une collègue à l’international. Je suis tétanisé. Je me sens maintenant, non seulement seul, mais isolé. Un faisceau de demandes me circonscrivent. Elles convergent sur moi. Chacune me désigne. De plus, par internet, me parviennent des factures non réglées. Les messages des prestataires cinglent dans mon esprit. Hier, encore une injustice. Alors qu’on s’était engagé par écrit après une longue période de délibération et de négociations avec une agence, à louer ses services, on doit maintenant pour une partie d’entre eux se rétracter, tout en lui demandant de maintenir le même prix à l’unité alors que le volume est bien moindre. L’irritation, l’énervement, malgré moi, s’amalgame à ma voix, lorsque je veux parler à une collègue. Elle s’en offusque, roule ses yeux. Ma brusquerie la heurte. Je me sens comme réduit, dissous, muré dans mon angoisse. Quelques instants plus tard, ce que je vois, ce que j’entends, m’apparaît comme dans un film. Cela n’a pas de sens. Tout m’est extérieur. Le monde autour de moi devient exhibitionniste. Je suis happé par ce point d’angoisse qui lance, continument, irrémédiablement, inéluctablement. Mes collègues sourient, blaguent. L’espace autour de moi irradie tout à coup une puissante ironie. Le soleil déchire le vitrage. Soudain, comme une catapulte, je me propulse par la fenêtre. Mes amis, ma femme, mes enfants, mes petits enfants, des millions de souvenirs envahissent mon esprit. Je me vois soudain tomber sur 50 mètres, et il y en a encore 150 dessous moi. Dans 2 secondes, le béton du tramway en construction. Je sais que le Réseau des Psychologues Aideux (RPA), prestataire qui a remporté le challenge de mise en concurrence des Sociétés de Psychologues contre les RPS, dressera une chapelle ardente en mon nom, pour que les collègues « fassent leur deuil ».