Mister Page

La ville pour lui se scinde nettement en deux. Il va vers les parcs, un livre à la main. Dès qu'il y a une trouée d'arbres il s'y engouffre, quittant l'inertie du monde matériel construit pas les hommes pour un de ces brefs archipels de forêt, une de ces poches de résistance. Et comme si les mots — tant attendus — étaient venus se mettre à leur place dans la transparence de l'air, se glisser dans la grande respiration du matin sous les arbres, voilà qu'incidemment s'éclaire une chose ancienne de sa vie : il comprend parfaitement pourquoi il a pu être à ce point jaloux des arbres et si longtemps, il le voit clairement... mais déjà il ne peut plus se l'expliquer en détails — comme quand un rêve se dissipe, s'évanouit au matin. Il ne peut plus dire ce qu'il était, maintenant qu'il a changé, son être passé est inaccessible. La beauté des arbres est maintenant incomparable. De même que la sienne, humaine, unis qu'ils sont dans une même magie en partage. A côté de lui l'arbre libéré se dresse, tronc vigoureux d'un intense brun rougeâtre marqué de longs plis verticaux réguliers, sillons, cicatrices, boursoufflures comme celles d'une pâte de lenteur infinie sculptant parfois une petite trogne aux lèvres épaisses. Entre ces marronniers très droits et l'herbe, la grande variété des autres arbres, les sentiers, le ciel, tout ce qui ainsi respire la présence du temps, dont il fait à l'instant partie du miraculeux voyage.

 

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