Cendres

Nos cendres disent-elles ce que nous sommes ?

Aujourd'hui je ne suis pas allé à la remise des cendres de ma cousine. Je partage autrement ce commun recueillement avec ma famille humaine, plus qu'humaine.
Je rejoins mes cendres. Grâce à Sylvie, à Danielle, à Georges, grâce à Lorette et à Louis, à tous ceux qui sont cendres plus que moi mais qui attestent en silence, avec recueillement, que je le suis tout autant. Je n'ai pas de problème d'éternité. Depuis que je suis rat, que j'ai réussi cette métamorphose à un âge avancé — n'ayant pas le génie du jeune Kafka, je suis apaisé. La société m'est tout autant hostile, mais elle ne s'acharne pas sur moi, me laisse vagabonder puisque je donne le change, que j'ai assez de désillusion et de résignation pour cela, faire le chemin dans les deux sens, de Damas à Bagdad, à Samarcande, à dos de mulet ou sans bouger du pied de mon arbre. Partout où je suis quelqu'un, partout où veut bien me projeter le feu de ma pensée. Et non comme un poète mais comme le rat, courant dans tous les sens, comme l'homme trompé, rejeté, trompant et rejetant bien que ce ne fût pas dans ma nature première mais la vie s'est chargée de me mentir et de me faire renoncer à tout, sauf à ma liberté. Liberté d'être soi, de se sentir partie prenante de toutes les métamorphoses qui s'imposent, ne jamais en choisir, en désirer, en projeter aucune — j'ai trouvé là un secret de bonheur. Et je serai cendre. Déjà je le suis, m'assurent-ils.

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