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Billet de blog 5 oct. 2022

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De Ashburton à Pentrich

La ruralité est peu présente dans la littérature sud-africaine, en ce qui concerne le Natal et sa population d'Indiens immigrés comme ouvriers agricoles au 19e siècle. Ils côtoient les autochtones Zoulous soumis comme eux à l'apartheid. Les deux romans de Neela Govender sont riches de cette part de l'histoire tourmentée de la ruralité sud-africaine, et en racontent de vivants épisodes.

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Ci-après, le chapitre 4 de Une femme indienne :

Samedi ils accompagnent Radha et Siva qui vont visiter une maison qu’ils projettent d’acheter dans le south west. Radha est assise à côté de Premilla. Elles regardent dehors alors que le train franchit en trombe les passages à niveau. C’est comme au temps de leurs trajets pour l’école. C’est leur histoire passée qui refait surface, celle qui reste à venir elles préfèrent l'éviter. Ashburton, laisse échapper Radha dans un soupir, surtout pour elle-même mais assez fort pour que Premilla l'entende au passage.
Assises côte à côte, elles observent les arbres.
Premy, comment disais-tu déjà, pour les arbres ?
Les arbres courent à reculons, quand on regarde du train.
Quand le vent secouait les gouttes des branches tu disais il pleut sous les arbres, et on se précipitait en riant, pour danser sur les petits ruisseaux qui filaient dans le chemin pierreux.
Les yeux des deux sœurs viennent se croiser un bref instant, les sourires illuminent leurs visages, elles pensent à leurs parents assis dans la cuisine en train de discuter.
Le train pour quatre à payer, les livres de classe, les uniformes, les repas, comment peut-on faire face à toutes ces dépenses, Draupadi martèle les mots.
Perumal, les profits sont très maigres, a dit le propriétaire de la ferme.
Monsieur, les pluies étaient en retard, les légumes de mauvaise qualité, que puis-je faire ? Écoutez, mon vieux, faites quelque chose. Ça ne peut pas continuer éternellement. Vous envoyez vos enfants à l’école. Ça prouve que vous gagnez de l’argent. Si vous ne pouvez pas produire davantage, retirez vos enfants de l’école. Faites-les travailler aux champs. Je vais faire de mon mieux, monsieur. La saison prochaine j’espère de meilleures récoltes.
Les retirer de l’école ! Mais qu’est-ce qu’il croit ? J’espère que tu n’as pas approuvé, s’exclame Draupadi.
Bien sûr que non, tu sais ce qu’il aurait répondu si je lui avais dit ce que je pense.
Puis ils quittent Ashburton pour Pentrich, laissant derrière eux une part de leur esprit à vagabonder sur les collines, leurs cris joyeux à attendre l’écho qui ne répondra plus, la rivière à cahoter son chemin en chantant, sans gamins effervescents pour éclabousser ses eaux fraîches, ils laissent ses crabes oublier leur peur, ses poissons libres de proliférer, ils abandonnent les collines et leurs acacias aux perdrix et pintades, aux oiseaux venant nicher dans les grandes herbes sans les yeux inquisiteurs qui observent furtivement les petites boules duveteuses des nouvelles couvées. 
Ils emportent le parfum des fleurs et des plantes scellé à leurs narines. Et le regret figé dans leurs veines.
Pentrich, avec ses haies rugueuses, ses maisonnettes de briques rouges, ses toits de tôle galvanisée, où vit une petite communauté indienne. Leurs esprits aussi y sont contenus, ils ressemblent à des torsades de cheveux noirs bien serrés. Ce que vous faites en dehors des quatre murs de votre demeure appartient au domaine de la surveillance publique, et tout ce qui se passe dans l’intimité des quatre murs filtre au regard du voisinage.
Tout est tourné et détourné.
Exagéré et amplifié jusqu’à l’absurde. 
Les adolescentes sont brûlées vives par les langues de sorcières. Les jours et les nuits des adultes, quand ils ne dorment pas, sont mis à profit pour calomnier les filles des voisins. En la matière la moindre tentative individuelle de faire un pas hors de la norme vaut de se faire écraser les orteils. Tout le monde connaît tout le monde, personne n’est exclu, sinon qui ne marche pas dans le rang.
Les femmes restent à la maison. La possibilité d’emploi pour elles est limitée ou absente, sinon comme domestique pour les blancs — s’ils en ont besoin. Rares, chanceuses sont les professeures ou les infirmières. Que les dieux bénissent et protègent la fille qui a le courage de choisir d’être infirmière, elle devra être un titan pour affronter, sans parler de convaincre, ses parents afin d’obtenir d’eux la permission de devenir quelqu’un en première place.
La belle-mère, mégère-en-chef-du-balai terrorise la belle-fille.
Criant des ordres — Cuisine, lave, repasse, nettoie, essuie, époussette.
Elle garde son fils dans ses jupes, elle tient les cordons de la bourse. La seule latitude dont disposent les femmes mariées est de partager le commérage des belles-mères et de l’approuver. Pour se refaire la face du ravage de l’assujettissement, elles s’assouvissent sur la jeune génération. Les espionnent et les dénoncent. La jeune génération les méprise par derrière et dès qu’un moment de liberté peut être volé, elle fait les choses défendues. Certaines gagnent, d’autres perdent.
Les hommes, ils ont la mentalité de la fabrique de chaussures. Une société fermée, endogame ; la vie est centrée sur le mariage, la naissance et la mort. Les noces sont l’occasion de grands rassemblements. Plus il y a d’invités, plus le prestige est élevé. Les femmes viennent pour montrer leur toilette et leurs bijoux. La mariée et ses atours sont passés à l’inspection. L’ambiance est festive, tout le monde se régale de musique et de nourriture.
La mort : Il y a toujours un pauvre diable pour mourir. La mort appelle la compassion, noyée de fleurs et de larmes. Pas artificielles. Des vraies..
Le côté positif — oui, il y en a beaucoup. Si un ennui, une maladie s’abat sur l’un des membres, tous unissent leurs forces avec enthousiasme et sincérité. Personne ne meurt de faim ni d’abandon. On ne peut pas, de toutes façons, être abandonné à la solitude car la famille, les voisins, les parents envahissent la vie de chacun, plongent dans les secrets, analysent et interprètent les rêves pour prévenir et détourner le mal. Si la famille est absente, les voisins assument son rôle. Le signal d’alarme est lancé si un matin votre fenêtre n’est pas ouverte.
La famille étendue est un filet de sécurité pour les orphelins, les veuves, tous les perdants et les perdus. Même les déviants, après la condamnation initiale, ne sont pas abandonnés à une fin solitaire. Une bonne action est un bon Karma et une chance d’atteindre le Nirvana.
Hey Premy, où es-tu partie ?
À Pentrich, avec maman et la communauté.
Tu te rappelles maman, les leçons qu’elle nous faisait ? Tu étais la première visée. Tu le cherchais bien, avec tes insolences.
C’était l’époque où les filles se tenaient derrière les rideaux à attendre langoureusement le séducteur qui arriverait. Non pas en BMW mais à vélo ou à pied. Et maman attendait la première occasion pour me coincer. Elle n'en manquait pas une. Et ne m’épargnait jamais. 
Elle t’appelait la terreur de la ville. Je ne crois pas qu’elle le pensait vraiment. C’était son sens de l’humour, je suppose. Elle avait ses méthodes cachées pour te protéger, toi, tu ne l’aurais jamais écoutée.
Elle me disait sans cesse de marcher droit. Pour l’énerver je lui répondais ‘oui, si je marchais gauche je tomberais dans la débauche, combien de fois vas-tu m’enfoncer les mêmes choses dans le crâne ? Il déborde de tes avertissements.’
Je ne veux pas que quelqu’un te déshonore. Quand un homme veut épouser une fille, sa famille enquête discrètement, c’était la réponse de maman.
Sur les frères, les sœurs, et même les chiens et chats. Sont-ils de bonne qualité ? Blancs comme les draps qui sèchent au soleil. C’est ça, n’est-ce pas maman ?
Tu sais à quoi t’en tenir. Sinon tu n’auras qu’un veuf éploré ou un alcoolique pour t’épouser. Avec ta réputation, tu restera vieille fille, une honte pour la famille.
Les règles de la communauté ne peuvent pas être violées. Chacun les connaît. Les règles de la famille. Les directives du gouvernement. Les lois de l’apartheid.
Il y a un siècle, les Indiens venus de l’Inde ont apporté leurs propres discriminations. Ils ont conservé la barrière entre caste supérieure et caste inférieure, l’interdiction des mariages entre groupes linguistiques différents, entre hindous et les autres. Le gouvernement met les dissidents en prison, mais les Indiens emprisonnent les dissidents dans leurs têtes.

Ils descendent à Purley, visitent la maison, puis vont dans un café. Nirmala et Elisha mangent une glace. Premilla ne s’intéresse pas à la conversation à propos de la maison qu’ils viennent de visiter. Elle jette un coup d’œil au journal qui est devant elle, regarde les titres. Mais inévitablement, la vague de tristesse s’abat sur elle de l’intérieur, la submerge — l’odeur de la terre, des myosotis, du shampoing des chiens, du jus de mangue, de Pietermaritzburg, de Pentrich, de Durban et des plages, des visages, frères, sœurs, père, et aussi un visage tout particulier. Tellement à se rappeler pour le restant de la vie.
Premilla fait face à Radha. Elle prend une gorgée de café. Son goût est horrible, elle écarte la tasse. Elle les regarde à côté d’elle, déconcertée de se voir déjà séparée d’eux. 
Comment peut-on se couper de sa propre histoire ? Ma connexion à eux va être interrompue, un fossé va se creuser, empli d’amertume, ou même de fureur que le temps ne fera peut-être jamais disparaître. Je deviendrai une ombre promenée sur le sol un instant par un nuage sombre qui passe dans le ciel. 
Ils retournent à la gare. Radha est subjuguée, pleine des images de cette maison qu’elle vient de visiter. Puis elle se tourne vers sa sœur pour avoir son opinion.
N’obtenant d’elle aucun enthousiasme, elle se tourne vers Siva et Vijay. Premilla est soulagée. Elle se détache du présent, s'enfile dans un couloir sans fin, soulève les voiles qui gardent l’entrée du jardin secret de son enfance. Elle est le vent sous les ailes d’un albatros, il vole à travers l’espace, décrit des cercles au-dessus de l’océan, pour trouver le lieu où dorment les chapitres encore inachevés du livre de sa vie.

Workshop du traducteur :
https://enanglaisdansletexte.blogspot.com/2018/03/premilla-and-vow-p-25-26.html

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