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Billet de blog 4 oct. 2022

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Focus sur l'écriture

Dans les romans de Neela Govender le livre marque le passage entre deux générations, comme entre deux âges de la civilisation. L’âge des traditions orales et des croyances communautaires fait place à l'éducation des filles et à l'émancipation par l'écrit — cette charnière aujourd'hui remise en place artificiellement par les Ayatollahs et les Talibans n’a pas eu la même histoire en Afrique du Sud.

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Dans son premier roman, l'autrice sud-africaine fait bien apparaître, entre la mère et la fille, la place centrale du livre, et de la puissante éducation étrangère (anglaise, surtout) qui passe par la lecture, et qui fera naître une écrivaine, émancipée au point de devoir rompre définitivement avec sa famille et son pays pour connaître le goût de la liberté. Tout au long de son second roman, la question de l'inscription dans la tradition familiale, dans l'histoire communautaire — sera présente, obsédante pour l'héroïne, son enfant à elle — arrachée à son passé du fait de cet exil forcé — aura les livres pour support de son imaginaire, pour refuge et pour reconstruction. Prémilla aura finalement les messages illisibles que la mer efface sur le sable, en remplacement des feuilles de thé — illisibles déjà — du fond de la tasse. La prédominance de la lecture, et de l'écriture, est une des donnée importantes de ce livre. Ci-après le chapitre 2 :

Londres, 1975. Prémilla allongée sur le canapé dans l’appartement de Radha se rappelle les deux chiens qu’elle ne reverra peut-être jamais. Des larmes coulent sur son visage. 

Dix ans ont passé, mais cette dernière année le vœu m’a hurlé aux oreilles. C’est faisable. Mais faisable est un mot stérile. Sur le point de l’accomplir, un gouffre me brûle. J’attends ce moment depuis si longtemps et maintenant qu’il va devenir réalité, au lieu de me réjouir, je suis la proie du doute. Suis-je assez forte ? Cet acte de défi que je m’apprête à commettre va être une plongée interminable dans tout ce que je vais perdre. L’ombre du passé ne me lâche pas, me colle aux talons. Son poids me prend toutes mes forces. Je ne veux pas m’effondrer. Si je le fais, Vijay ramassera les morceaux et les recollera à sa convenance comme des pièces de puzzle, la tête en travers, les bras liés dans le dos, les jambes coupées.

Mi-juillet, à l’arrivée de Vijay et Elisha, je m’attends à une explosion. De quel côté, je n’en sais rien. D’ici là il me reste un peu de temps pour vivre en pensant à moi, loin de Vijay et de tous. Je suis ce que je suis devenue, ils sont ce qu’ils sont. Dans mon esprit, les deux côtés sont déjà séparés. Ça paraît trop facile pour être vrai. Puis-je divorcer de mes propres liens du sang ? Quelque chose de puissant nous unit, pas seulement d’où nous venons mais aussi où nous allons et comment nous y parviendrons. Je brise la continuité, je chavire le bateau et le coule.
Je ne sais pas pourquoi je suis venue ici. J’aurais dû rester en France, disparaître, m’évanouir sans laisser de traces. 
Une voix intérieure l’accuse. Tu es venue à Londres. Tu as demandé à Vijay d’y venir aussi, avec Elisha. Il ne va pas se laisser duper si facilement. Il sait qu’Elisha est ton but.

Quand Vijay arrive à Heathrow Airport, il étouffe de rage. Son premier instinct est de décharger tout ce qu’il a sur le cœur mais il se retient d’exploser parce qu’il sait qu’il a une carte maîtresse dans la manche, Elisha.

Je ne laisserai jamais Premy la prendre. Ma seule façon de l’arrêter c’est que nous soyons seuls dans un appartement. Près de chez Siva et Radha.
Une semaine après, Radha annonce : Premy, David Clément, le directeur du département d’anglais a appelé, tu as obtenu un poste pour enseigner à l’université. Il a dit que tu recevrais la lettre d’embauche, je lui ai dit que tu retournais à Durban.
Merci Radha, un bon point que tu lui aies dit ça.

Radha une alliée ? Je ne crois pas. Les deux sœurs sont proches, trop proches à mon goût. Elle pourrait finalement se retourner contre moi au moment décisif où elle devra choisir entre moi et Premy. Siva, je peux compter sur lui, il est assez facile à manipuler. On aura deux têtes pour déjouer tous les plans qu’elle pourra tramer. L’ouverture d’esprit de Radha a crevé l’abcès et laissé fuiter des secrets qui vont s’ajuster comme deux et deux font quatre. Merci aussi à la femme de Morgan qui m’a montré la lettre que Premy a envoyée à son frère. Je l’ai toujours suspectée d’être capable de trahison. Maintenant mes doutes sont confirmés.

Premy tu ne retourneras pas là-bas. Une année c’est assez. À partir de maintenant tu ne vas nulle part. Tu entends. Nulle part.
Les paroles glaciales de Vijay font frissonner Prémilla.

J’ai obtenu le poste à l’université. C’est un début. Vijay peut me menacer, user de la force, je ne renoncerai pas si facilement. Il me faut le passeport d’Elisha, d’une façon ou d’une autre. Je ne suis pas cynique au point de leur dire à tous d’aller au diable, et de partir en tirant un grand trait sur leurs vies.

Radha et Siva la retiennent un jour dans leur cuisine hors des oreilles de Vijay.

Premy, tu dois rentrer à Durban. Ta place est là-bas avec Elisha et Vijay. Plus vite tu prendras la décision, mieux ce sera. Si tu n’as pas l’argent pour le billet nous t’aiderons. N’oublie pas, ton devoir et ta loyauté sont envers la famille. Ce que nous te disons là c’est pour ton bien.
Elle les regarde avec consternation et tourne les talons pleine de colère.

L’image qu’ils ont de la famille me donne la nausée. L’individu n’existe pas, ne compte pas. Aussi contrariant pour eux que ça puisse être, je suis déterminée à agir comme bon me semble. J’ai un devoir envers le serment que je me suis fait. Il passe avant tout le reste. Je ne peux pas le leur expliquer. Désolée. Mettez-vous dans tous vos états si vous voulez.

Une année s’est écoulée depuis que Prémilla a quitté Durban. Elle a franchi toutes les frontières, libre enfin de parler de la vie sous l’apartheid sans peur d’être entendue et dénoncée. Une année à étudier le français, mais aussi une année sabbatique loin des contraintes étouffantes d’un pays où la liberté est pour les oiseaux, les animaux, et une partie seulement de la population. Depuis qu’elle a goûté à la liberté, elle ne peut imaginer retourner à une vie compartimentée, à un mari qui l’étouffe, qui la traite comme une possession, juste un peu au-dessus de l’aspirateur. Dans sa vision, une épouse est soumise à son contrôle. Avec fonction marche–arrêt.

J’ai l’intention d’aller au bout de mon vœu malgré la vigilance de Vijay. La nuit dans mon sommeil je ne cesse de me retourner, ce qui le réveille. Il cherche à tâtons la clé sous l’oreiller jusqu’à ce qu’il la trouve. Il tient tous mes plans dans la paume de sa main, ne laisse rien échapper. Le temps presse pour moi.

La crainte d’être forcée à retourner en Afrique du Sud grandit chaque jour. Elle s’imagine droguée et emballée dans une camisole de force, fourguée dans l’avion comme un bagage et maintenue tout le parcours jusqu’à leur maison à Durban pour y être enterrée vivante pour toujours. À d’autres moments elle redevient lucide. Nous sommes à Londres, un pays libre, de telles choses se passent dans les dictatures, se dit-elle pour se rassurer.

Il se méfie du moindre geste. Au cours d’une excursion qu’ils ont faite à Stratford-Upon-Avon, elle s’arrange pour flâner un peu avec Elisha dans le jardin d’Anne Hathaway. Quand Vijay les trouve il s’en prend à Elisha.

Tu te rappelles ce que je t’ai dit à Durban et dans l’avion ?

Terrifiée, l’enfant s’accroche à sa mère.

À aucun moment il ne laisse Prémilla s’aventurer seule dans Londres ni rendre visite à Radha un peu plus haut dans High Road. Les façons qu’elle a d’être impassible, distraite, d’écouter à demi lorsqu’il suggère quelque chose l’exaspèrent, lui mettent les nerfs à vif.
Alors, tu fais la grève. Non pas du travail mais de la langue. Tu parleras plus quand nous serons rentrés. Tu appelleras ton père en pleurant mais il ne sera pas là pour te sauver.

Vijay lui aussi est sous pression depuis son arrivée d’Afrique du Sud. Il est venu avec l’espoir impérieux de la faire rentrer à la maison et il sait  en expert s’accommoder de son entêtement. Mais il ignore tout de la bombe à retardement qu’elle a dans la tête et qui attend son heure.

Version originale p. 6-7 :
https://enanglaisdansletexte.blogspot.com/2018/03/premilla-and-vow-p-6-7.html

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