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Billet de blog 6 oct. 2022

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Le train

Il sépare et il réunit. Il est présent dès le premier roman — celui de l'enfance (Acacia thorn in my heart). La famille habite une colline perdue, loin de tout, mais la voie ferrée passe à proximité, elle sera la première piste d'envol pour l'imaginaire et le désir des jeunes enfants, le train sera le convoyeur des étrangers, des "autres".

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

« The railway line, though not strictly forbidden held un certain fascination for us. Each time we walked for a short distance on the track, we saw objects thrown by the passengers. These bits and pieces of paper, sandwiches, cigarette packets, revealed a foreign world that we faintly visualised and dreamed about. »

« Près de notre maison, à quelque trois cent mètres, il y avait la voie de chemin de fer. Toutes les heures, allaient et venaient les trains de Durban. Nos journées étaient réglées par le soleil et par ces trains. Ils nous berçaient pour nous endormir, ils nous réveillaient le matin. Et la première chose que j'appris à compter, ce fut la suite interminable des wagons de voyageurs et de marchandises.
La voie de chemin de fer, bien qu'elle ne nous fût pas strictement interdite, n'en exerçait pas moins de fascination sur nous. Chaque fois que nous allions y faire quelques pas, nous trouvions des objets jetés par les voyageurs. Ces débris, ces bouts de papier, de sandwiches, de paquets de cigarettes nous révélaient un monde étranger que nous tentions d'imaginer et qui venait peupler nos rêves. Il arrivait qu'un voyageur nous adresse un geste de la main et ce signe nous laissait comme un frisson au cœur, la petite joie que quelqu'un que nous ne connaissions pas nous avait remarqués. Plus grande, j'appris à reconnaître les conducteurs des trains de marchandises. C'étaient des Blancs, et eux aussi nous saluaient de la main et actionnaient la corne du train en nous reconnaissant. »

Dans le second roman (Premilla and the vow, le roman de l'arrachement, de l'exil) — le train sera, sinon le personnage principal, quelque chose comme le contenant tutélaire, le père et mère symbolique de la civilisation. Le train c'est aussi le temps.

« Une voix sort du haut-parleur. Des paroles qu’elle distingue mal, d’abord en anglais, puis en français. Les passagers s’empressent d’avancer, Premilla et Elisha les suivent dans la zone d’embarquement. Un bruit de moteur fracassant soulève l’Hovercraft et son départ dans un rugissement de puissance fait retomber le suspense impressionnant qui lui avait coupé le souffle. Elle se tourne vers l’extérieur pour voir l’Angleterre une dernière fois, mais le hublot est noyé d’embruns, fouetté d’écume qui grince, tourbillonne, le submerge. Des pics de mer vert-bleu foudroient la surface chaotique hérissée et s’abattent en avalanches sur la vitre.
Le visage d’Elisha devient vert. Toute l’énergie de Premilla se mobilise pour rester à la surveiller. Ils accostent à Calais. Les ombres du soir approchent. Un soleil rouge orangé brunissant plonge et disparaît sur l’horizon. Après les formalités douanières, Premilla et Elisha embarquent dans le train pour Paris, elles s’installent dans un compartiment vide. Dehors, l’ombre recouvre progressivement les arbres, le paysage creusé et vallonné. Des bancs de nuages déchiquetés bordés de rouge et d’orange dérivent, se déchirent, se séparent, se rejoignent.
Maman, s’il te plaît, je peux avoir mes livres ? J’ai envie de lire.
Elle descend la valise, fouille parmi les vêtements et trouve deux livres qu’elle tend à Elisha. Elisha lit, s’interrompt, regarde sa mère qui regarde le paysage. Elle écoute le train tambouriner sur les rails. Elle se laisse prendre dans ce roulement, sans plus savoir où elle est. Plonge et culbute, remonte et se perd dans le labyrinthe d’un couloir inconnu.
Premilla elle aussi a besoin d’un temps d’adap­tation. La conscience que quelque chose d’une puissance démesurée est venu transformer sa vie s’impose à elle progressivement. L’action apaisante des mouvements du train neutralise la nervosité et l’anxiété des heures passées depuis le début de la fuite de Londres. Elle décide de ne pas penser, de juste profiter de la sereine vitesse du train qui les emporte vers une autre destinée. »

Acacia thorn in my heart
https://gaspardnocturne.blogspot.com/2006/08/acacia-thorn-in-my-heart.html

Premilla and the vow
https://gaspardnocturne.blogspot.com/2011/09/premilla-and-vow.html

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