Les métamorphoses

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La reconstruction de Notre-Dame de Paris, l'utilisation des milliards des gens stupides ne me préoccupent pas beaucoup. Plus important me paraît être la transmission du passé, comment la faisons-nous, avec quels outils, quels supports ? Et qu'est-ce qui est à transmettre, est-ce la coquille vide, est-ce la face grimaçante de la gorgone sans rien dedans, est-ce la lettre d'un dogme religieux ? Est-ce la puissance matérielle sourde et aveugle ? Merci, stupides possédants de milliards qui n'avez dit un mot de l'histoire du bois de charpente de la cathédrale ni du langage des tailleurs de pierres, à quoi servent vos reconstructions de façade ? Ceci tuera cela, oui, mais Victor Hugo n'est pas ignorant que c'est toujours le langage qui aura le dernier mot, non pas la brutalité de l'emblème, aussi gros soit-il.
Voici une réflexion de Pierre Judet de la Combe sur la transmission (donc la culture) que j'extrais de la préface à une très belle œuvre de traduction : Les Métamorphoses d'Ovide, traduit par Marie Cosnay qui innove par son art de la traduction, sa capacité à transmettre un monde sensible et, par quelle magie, fait du récit somptueuse cathédrale.
« Traduire aujourd'hui cet océan de vers est un immense défi. Nous n'avons plus cette Antiquité derrière nous, ni la latine, ni la grecque que connaissaient intimement Ovide et ses lecteurs et qui était leur Antiquité, celle, déterminante, par rapport à laquelle ils se situaient dans un lien à la fois consciemment distant et vivant. Les Romains, entre eux, parlaient souvent grec. Leur culture était passage constant, d'une langue à l'autre, d'une époque à l'autre, d'une poésie déjà dite, ancienne, celle des Grecs, à la leur, actuelle, dans une réappropriation continue, dans des déviations qui, constamment réfléchies, explicites, permettaient l'originalité. Lucrèce avait théorisé cette déviance avec son concept de clinamen, à la fois inclinaison (sinon les atomes, dans leur chute, ne se rencontreraient pas) et inclination individuelle. Chacun, chaque poète, avec les mots, les thèmes, les dieux et les héros des Grecs, infléchissait, suivait son "penchant" et déviait, écrivant à partir d'une matière plus ancienne. L'emprunt, l'imitation faisaient la nouveauté. Rien de tel pour nous. Nos traditions sont autres. Les Anciens ne les nourrissent qu'à peine. Les mythes, grecs ou latins, nous sont obscurs, étrangers, sans parler de leurs langues. L'érudition d'Ovide n'éveille plus d'écho en nous, même si elle nous émerveille.Et surtout, nous n'attendons plus des œuvres actuelles qu'elles reprennent, dévient et par là reconnaissent dans leur force des œuvres ou des traditions anciennes. Le nouveau ne se fait plus par décalage, reprise, ou alors d'un passé très proche, actuel en fait. Nous n'écrivons plus avec en tête une autre langue, plus vieille, qui aurait déjà tout dit, comme le grec l'avait fait pour les écrivains latins, et qui par sa complétude même, par ses réussites, nous donnerait les moyens, si on la transpose, de dire autrement et d'inventer. Chacun écrit sa langue, ou la cherche, ou, renonçant, se soumet au français tel qu'on l'écrit. Souvent, des textes anciens sont repris, notamment au théâtre. Mais non pas parce que nous entrerions avec eux dans une relation ouverte, dialectique et riche de continuité, d'héritage et de recomposition originale, mais parce que nous en attendons un choc, une nouveauté venue de loin qui secoue nos habitudes. Cela marche, quand les artistes sont innovants, ou, au contraire, l'effet de routine classique, scolaire, désespère. »

Marlene Dumas, "Adonis blushes", dessin pour la traduction en Allemand de "Venus and Adonis" de W. Shakespeare par Hafid Bouazza

paru dans Butin

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