Les habitants des livres de Louis Flach sont en proie à ce contraste presque inimaginable, tantôt paradis, et tantôt théâtre de combats héroïques. L’île y est toujours présente en profondeur, mais navigue en surface sur la géographie et l’histoire. Parfois, ironiquement, elle va paraître masquée sous la forme d’une « attrayante province », mais le plus souvent on la croit se trouver quelque part en Italie, à Gênes ou Pise, dans des lointains étrusques ou dans un plus proche nouveau-monde. C’est une exploration passionnante à laquelle s’est consacré Louis Flach dans ses textes littéraires (un roman et plusieurs recueils de nouvelles, qui révèlent un écrivain remarquable), né à Bastia en 1925, où il meurt en 2012, il fut journaliste scientifique et auteur d'ouvrages documentaires.
Ici, on est « côté mer », pour reprendre le titre d’une nouvelle, dont voici le début :
Il y avait bien une heure que le car roulait sur la route de corniche quand une inquiétude me prit sur sa destination. Je ne savais à peu près rien de l’oncle qui allait m’accueillir. Je m’étonnais de n’avoir encore jamais cherché à me représenter son visage. Lorsque, huit jours plus tôt, mes parents m’avaient transmis, avec une décourageante tiédeur, sa proposition de m’héberger pour la durée des vacances, je n’avais pas eu une pensée pour l’inconnu. Ce n’était pas lui, c’était la mer qui m’invitait à glisser indéfiniment, entre deux traînes d’écume, d’atterrages secrets en anses paradisiaques.
Le car semblait ne devoir jamais finir de louvoyer au-dessus de calanques abruptes et tortueuses. Du dernier point qu’atteignait la route, il faudrait encore une heure de marche pour arriver jusqu’au hameau maritime où j’étais attendu. C’était, disait-on, un minuscule village dédaigné par l’enfance et la jeunesse. Les gens que j’y verrais seraient sans doute pareils au gros homme qui, assis à côté de moi, m’enveloppait d’une irrespirable odeur de vin et de tabac. Son teint était rouge sous le poil blanc. Marin en retraite, mais pêcheur débutant, mon oncle était seulement préoccupé de trouver une aide à bon compte. Le gros homme n’avait pas une tête à faire des libéralités : un gamin de la ville c’est impressionnable, facile à former, pas même besoin de coups, la menace suffit !
Je regardais la main épaisse et rugueuse plaquée sur l’énorme cuisse tendue de velours côtelé. J’allais tomber entre des mains semblables, sous des regards prompts à réduire chaque chose à sa vérité utile et la mer elle-même à un canton voué à des tâches paysannes.
Le sentier que m’avait montré le chauffeur s’ouvrait en contre-bas de la route. Il perçait un épais maquis dont, sortant du couvert en haut d’une côte et chancelant sous la violence du vent d’ouest, j’aperçus soudait la surface en éruption. C’était comme un braise remuée, une incandescence verte qui coulait sur les deux versants du promontoire et irradiait les eaux riveraines avant de s’éteindre sous l’indigo givré dont la tourmente avait frappé toute la surface de la mer.
Au bout du chemin il y avait une petite plage au sable rose de corail qui s’étendait jusqu’à un estuaire comblé de varechs. Les laisses d’algues, feuilletées, blanches de sel, avaient remonté le lit asséché et s’épandaient au pied des hautes cannes comme une cendre d’os.
Le hameau me fut livré par surprise, aussitôt contourné cet ossuaire végétal.
Alourdi de sable et de senteurs d’herbe brûlée, le vent de terre tombait en rafales sur le port vidé de ses barques. Sous ses coups, les bancs d’algues volaient en copeaux roussâtres et la mer, chassée du rivage, allait, lisse et marbrée, se pulvériser en embruns contre la ligne d’horizon. [...]
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