La vie et demie

Je suis sorti et je me suis arrêté juste là, à ma porte, dans le soleil. Je déploie une chaise et, le dos à la fenêtre, je suis là, sur le palier, inutile d'aller plus loin, cette distance que je devais mettre pour rejoindre l'extérieur propice, étranger, est déjà franchie, l'espace d'une porte — je n'ai même pas tourné la clé, ne suis pas descendu dans l'escalier. Le soleil, le bruit de la circulation, incessant, les plantes en pot, les voix qui surgissent, les piaillements, suffisent à me dépayser. Je suis là où je ne sais plus, là plus près de l'inconnu, de l'incompris, là où je voulais rejoindre l'espace immaîtrisé, inexpliqué, où se tient mon questionnement appliqué, la confirmation et le renouvellement de mon ignorance. Ma neuve incertitude. J'entends des clés qui remuent dans une serrure. Quelqu'un sort d'un autre étage, quelqu'un entre dans un autre inconnu, abandonne peut-être une histoire inachevée. Le soleil tourne, le temps passe et comble un creux. À la terrasse de café voisine les voix débordent, puis sont emportées. J'avais besoin de savoir que le crayon a sa place parmi les plantes qui poussent, entre le vacarme des moteurs et la lumière qui fléchit, sur le livre qui sert de support à mon papier. Le livre auquel je ne comprends rien et que je garde commencé depuis des semaines, car trop vrai, trop plein de l'incertitude, du débordement et de l'envol, trop manquant de l'équilibre impossible, comme un fleuve qui ne s'arrête jamais, qui n'est jamais le même. La vie et demie, de Sony Labou Tansi.

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