Le compartiment

Une histoire brève de Jean Vigna, extraite de "Maison Renoir & Fils"

1970

Bah ! se disait Pierre Bertrand, je ne suis pas mécontent de rentrer chez moi par le chemin de fer des écoliers. Musardons un peu quelques jours. Après un mois de vacances sur les côtes de Bretagne, pas envie de TGV, et la grisaille de Lyon... le plus tard possible. D’abord la Touraine, puis la Sologne...
A Nevers, il monte dans un train via Moulins, heureux de retrouver des wagons à compartiments et à couloir, pour un certain mélange de convivialité et de solitude. Les couloirs, c’est bon pour se dégourdir les jambes, en interrogeant le paysage. Il a compté en tout une quinzaine de personnes dans le wagon. Le compartiment qu’il a choisi (coin couloir dans la marche du train) semble bien tranquille. Une jeune maman bavarde avec son petit garçon d’environ trois ans. Sur la banquette opposée, seule, une jeune femme, jolie, teint mat, cheveux noirs tirés et arrière et retenus en chignon, une longue robe à fleurs qui tombe jusqu’à terre. Hindoue, Pakistanaise ? Elle maintient sur ses genoux une caisse cubique en bois. Le petit garçon semble intrigué par la caisse. Il la montre du doigt et regarde sa mère, puis la jeune femme qui lui sourit. Parfois, celle-ci jette un coup d’œil sur le dessus de la caisse qui est percé de trous. Il doit y avoir un animal à l’intérieur... chien, chat... oiseau ? Aucun bruit dans la caisse. Après tout il est 15 heures, ils peuvent faire la sieste comme les humains. Le petit garçon ne cesse de regarder sa mère, la jeune femme, et la caisse qu’il montre du doigt.
— Allons, laisse, n’ennuie pas la dame, dit la maman.
Mais la jeune femme semble préoccupée. Elle se penche de plus en plus souvent sur le dessus de la caisse. Pierre Bertrand a remarqué une ouverture sur le côté. On a pratiqué une petite porte pleine pour faire sortir l’animal, et fermée par un simple crochet. Rien de plus classique. Le couloir est tranquille. Faire quelques pas, s’accouder à la rampe de la fenêtre. Détente. Le train roule tranquillement. Plusieurs petites gares ont été franchies. Il y a comme une odeur de fruits mûrs qui entre par la fenêtre à demi ouverte. Une légère brume flotte sur la terre encore chaude. Quelques gros nuages blancs, signe de beau temps, moutonnent.
— Contrôle des billets, s’il vous plaît.
Pas de problème pour monsieur Bertrand, ni pour la maman et son fils. Seule, la jeune femme semble inquiète. Elle tend un papier rose plié en quatre.
Le contrôleur hoche la tête. Il n’a pas l’air de très bonne humeur.
— Votre titre de transport est périmé, madame. Où allez-vous ?
Il y a de l’effroi dans les yeux de la jeune étrangère, qui ne comprend pas, ou feint de ne pas comprendre. Il insiste.
— Vous n’êtes pas en règle.
La jeune femme entoure la caisse de ses bras.
Et ce colis, que contient-il ?
Silence de la jeune femme, bouche ouverte, yeux implorants. Le contrôleur hausse le ton.
— Je vous répète que vous n’êtes pas en règle. Je dois vous facturer un titre de transport. Où allez-vous ?
Il pose une main sur la caisse et, d’une voix où pointe une colère mal contenue :
— Que transportez-vous là ?
La caisse, maintenant, s’agite violemment.
La jeune femme, prise de panique, soulève le crochet, et ouvre la petite porte sur le côté de la caisse.

Une masse verdâtre a surgi. Le cobra se dilate, gonfle le cou, redresse la tête, d’un bond s’élance vers le visage du contrôleur, et le mord à la base du cou.
Hurlement du contrôleur, mêlé à ceux de la mère et de l’enfant. Monsieur Bertrand, sorti précipitamment dans le couloir, ainsi que quelques voyageurs attirés par le bruit, suit des yeux, figé sur place, le contrôleur qui s’enfuit, titubant et, terrassé, va s’effondrer, inerte, au bout du couloir.
Un silence glacé dans tout le wagon. Le cobra a réintégré sa caisse, l’enfant pleure dans les bras de sa mère.
Une voix neutre, dans le haut-parleur, signale que le train va entrer en gare de Moulins.

Jean Vigna. Le compartiment in Maison Renoir & Fils, 2018. Avec l'aimable autorisation des Éditions Gaspard Nocturne.

Peinture de Bengt Lindström, 1970

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