Le printemps m'attendrit la peau et l'air pénètre facilement en suivant les poils, s'enfilant dans les pores, se mêlant aux sueurs qui s'évaporent. Mes petits volets intérieurs s'ouvrent de toutes parts en battant doucement à l'air léger de l'extérieur. Je ne sais plus ce que j'ai mangé, je ne sais plus de quoi je suis fait. J'ai des membres articulés qui remuent comme des grandes pattes de sauterelles qui tâtent ce nouveau terrain, cette nouvelle saison où elles ont atterri. J'en ai rencontré une dans la rue tout à l'heure, sur le macadam, toute désorientée. Je l'ai mangée, je crois. Mangée ou plutôt accueillie, laissée passer dans mes écoutilles et c'est elle qui déploie maintenant mon écriture printanière.
Je n'approche guère les humains depuis quelque temps, dans le respect des règles de confinement. J'ai des provisions, mes galeries sont pleines, bien pleines, saturées, de discours, d'imagination, de recherches, de travail scientifique, d'inquiétudes et de déchets, beaucoup de déchets que je ne me risque pas à ingurgiter. J'ai beau être un rat, je suis propre et sain autant qu'un autre, autant que tous les noirs de la terre, craquants de soleil, de bois et de sang, d'eau et de ciel — mes chers semblables, mes retrouvés, depuis que je suis noir moi aussi, par-delà mes métamorphoses de papier mâché.