Le Portrait d'Oriane G.
« Au sud de la ville, nous avons un beau cimetière qui occupe tout un versant de colline face à la mer. Je peux dire « nous avons » car la plupart des nôtres y sont déjà. L’été dernier, c’était le tour de ce cher vieil Edmond. Il avait bien choisi sa dernière demeure, tout en haut. Le point de vue, malgré quelques accrocs récents, y est encore assez agréable. Après la cérémonie je m’y étais attardé, aussi croyais-je être resté seul à descendre vers la sortie peu fréquentée qui donne sur la route du littoral. Au moment de pousser la grille de clôture, jetant un regard en arrière, je vis venir vers moi, par un escalier resserré entre les monuments funéraires, une femme très corpulente, à l’élégance trop marquée pour la circonstance comme pour son âge. Comme emportée par la brise qui soufflait dans les bouillonnés de l’ample robe de soie grège et l’étole d’organdi parme, cette rondeur prit en descendant les marches un ballant qui me suggéra l’image d’une montgolfière d’apparat au moment d’atterrir. Le regard qu’elle arrêta sur moi, un instant éclairé par l’heureuse surprise de la rencontre, s’assombrit lorsqu’elle s’aperçut de mon trouble. Elle comprenait que ce que je reconnaissais enfin d’elle n’était pas la resplendissante Oriane G… telle que j’aurais dû en avoir gardé le souvenir depuis la dernière fois que je l’avais vue, il y a près de quarante-cinq ans. Non, je reconnaissais seulement le portrait, je constatais la stupéfiante fidélité avec laquelle Oriane s’était conformée au portrait anticipé de son grand âge que, en ce temps lointain, j’avais eu le mauvais goût d’imaginer et la goujaterie de lui présenter. [...] »
(Lire la nouvelle : https://butinrenethibaud.blogspot.com/.../le-portrait... )
C'est là le début d'une histoire très singulière mêlant l'élégance à la cocasserie. Cette écriture délicate, ce chant en demi-teinte où j'entends une méditerranée antique, une Grèce des lyres et des aèdes, Daphnis et Chloé s'approcher peu à peu à mesure de ma lecture, cette écriture m'élève dans l'atmosphère enchantée de la Corse mythique de l'enfance de l'auteur, Louis Flach. Il pousse la délicatesse et l'humour jusqu'à faire de ce texte, sans le dire, un remake inversé du célèbre portrait écrit par Oscar Wilde auquel le nom d'Oriane G. fait un clin d’œil. On peut même y retrouver un certain éloge de l'idéal, marqué de mélancolie, du célèbre dandy. Cette nouvelle est extraite d'un recueil en rassemblant huit autres, également inspirées d'une jeunesse corse insouciante et enchantée par les premiers avions, les montgolfières comme on le voit ici, la mer, la poésie et les amours idéalisés. L'une des nouvelles, "L'aéroplane" donne son titre au recueil.