Discours à l'aube

femme-de-cirque-litho1960

  J'ai ouvert la fenêtre pour recueillir un peu de la liqueur fraîche qui coulait du chant des fauvettes sur ma peau, dans mon cerveau. C'étaient cascades, fontaines, rasades de sons et de refrains sur tous les tons et tous les modes, et tourterelles et corbeaux, cris, friselis, gloussements, broderies de récits ponctués du timbre d'un coq inattendu, mi-rêve, mi-réel, c'était l'accueil d'un paysage à habiter, un déjeuner sonore offert aux branches, une toilette de rivière, tout entier rincé, avant de refermer sur un flot de voitures reprenant pouvoir, mais vite distendu, se disloquant, c'était jour férié.
Mi-jour, mi-nuit encore, à la pointe du crayon dessinant les mots d'un tissu conjonctif innervé, vascularisé et frais, tendre encore comme l'odeur fade du nouveau-né, ou qui se révèle doucement, comme celle des feuilles après la pluie. Toute cette fluidité donnée — donnée en gage de la promesse du temps des efforts, des gammes, des lents progrès, de la patience, d'un assujettissement, d'un devenir sujet, au sens plein, — qui prend pour moi la forme de l'appétit, de l'appétit de vivre.
Chants appétissants du matin, les voix des oiseaux de l'aube sont voix de couleurs, voix de chaleurs, de textures, d'amplitudes et de dessins variés, informent, toutes, ce que tu feras, ou as fait, ce qu'ont fait d'autres ou feront avec et sans toi, toutes sont à ton désir mais nous appartiennent à nous, ont dit les oiseaux avant de partir.
On n'entend plus rien — quelques voitures reviennent, ce sont elles que je vais écouter à la fenêtre, elles les compagnes des jours — et m'y penchant, j'entends à nouveau les oiseaux, fidèles compagnons eux aussi, dans ma terre d'exil.
Je me rendors, rêve à nouveau, me réveille : Bernadine. Il faut donc garder le contact, dans des rêves émaillés de rencontres, ici, ou là-bas. On était là-bas. Elle me donnait un rubis — en échange. Je disais, pour rire, que je le mettrais dans mon œil.
Me revint alors le reste du rêve. Les oiseaux venaient piocher le champ, ou le chant. J'avais brassé, étalé un peu ma récolte à offrir. Elle a commencé avec la sienne, commencé son discours puis après un petit temps de parole elle est venue vers moi, vers mon tas qu'elle a entrepris de remuer en y plongeant son outil, comme pour en apprécier la qualité.
Ce fut tout.
J'avais atteint la crête, l'horizon était visible.
Devant le vide.
Si l'on ne s'élance on marche sur le dos de la mélancolie, au risque de s'enfoncer.
On regarde la distance infinie que la fuite a creusée, qu'on demande aux rêves de remonter, nous offrant les outils, ou nous les prêtant, à charge pour nous de les affûter, les conserver, apprendre à les manier surtout, sachant qu'un rêve voit grand, voit loin et qu'il faudra tenir, la pointe fine du crayon qui court comme une hirondelle et vole comme un chamois, qui danse avec les poissons, change de peau comme les feuilles d'un arbre et peut appeler la pluie tout comme le soleil. Si c'est le clavier du piano il fera plus vite et plus beaux encore, les miracles. Si c'est ton corps qui danse tu seras l'égal des dieux. Mais peut-être qu'il te donnera comme outil celui dont tu ne connais pas le nom, aux multiples usages dont tu ne comprends pas la portée.
Et qu'il te faudra, chaque jour, recommencer à balbutier.

Marc Chagall, litho. 1960

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