Homme à la fenêtre

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Le matin est tôt ensoleillé. Tout est encore en lente promesse.
Et soudain deux hirondelles noires, rapides, traversent le ciel à l'ouest, vive joie de ces deux longs traits noirs qui fusent, comme en réponse à mon attente cachée depuis qu'elles sont arrivées, ces deux premières, aussitôt entrées au nid, une fois seulement revues quatre jours plus tard pour une brève arabesque aux abords de leur nid. Comme j'attendais quelque chose !

Mais mon attente m'a trompé. Rien n'a bougé côté du nid. Bien sûr ce sont les martinets ! La joie lancée de leur arrivée a été concurrencée par les hirondelles de mon attente. Deux joies un instant confondues dans la mémoire... complexité de la perception, de l'affectif, de la connaissance, quel monde nous construisons-nous !... 

À la fenêtre côté est me retiennent émerveillé les martinets nouveaux, une petite troupe d'une douzaine à exécuter un ballet improvisé, que j'imagine adressé à nous, leur village d'accueil où tous ils viennent naître et aimer, génération après génération. En deux minutes cette danse silencieuse développe une aura tranquille au-dessus des toits, puis ce grand jeu collectif terminé, ils disparaissent. Où vont-ils ? Peut-être très haut dans le bleu du ciel, hors d'atteinte de nos regards.

Un peu plus tard, leurs petits cris suraigus m'attirent, venant de plus haut, et ils se montrent encore une fois, plus lointains, plus éparpillés.

Jour propice aux oiseaux, l'ensoleillement revenu. Moineaux piailleurs, pigeons, palombes, tourterelles sur les cheminées, à leurs rendez-vous amoureux, pies, corneilles, un milan, un merle revenu dans le quartier où ils étaient rois naguère. Mais je ne sais rien d'eux. Peut-être est-il là avec sa famille. Ont-ils passé l'hiver dans les parages ? Il y a quelques jours, je l'ai entendu chanter à l'aube. Un autre soir, d'intenses piaillements, obstinément répétés, m'ont fait penser à ceux des petits merles qu'une année j'avais observés dans leur laborieux apprentissage du vol, patiemment encouragés par leurs parents. Mais les merles que je vois ces jours-ci sous ma fenêtre sont particulièrement discrets, furtifs, silencieux. En ville, nous sommes si étrangers à nos voisins. Ailleurs, à la campagne, j'ai des compagnons oiseaux. Et quelle surprise, une fauvette mâle à tête noire vient chanter tout près. Sur le toit d'un hangar juste sous la fenêtre. M'a-t-il appelé? Je me suis approché pour le voir et l'entendre, sa belle petite tête noire, le fuseau gris bien lissé de son corps, son chant si délié et sonore, il m'offre une belle phrase encore puis son vol glissé, furtif, à découvert. Un peu plus tard je l'entends à nouveau, une demi phrase plus discrète, il est revenu, au même endroit, une courte phrase encore puis il s'échappe à l'opposé de sorte que je l'ai vu sous toutes les coutures, long fuseau gris d'abord, petit derrière beige rebondi maintenant.

Vient la fin de journée soleil triomphant, grande fête des martinets réapparus, occupant tout le ciel. Puis des merles, une fois le soleil sombré derrière la barrière rouge de l'horizon, s’agitent, s'inquiètent, s'appellent, se rassurent. L'homme peut se croire au-dessus de tout ça. Ou bien se laisser gagner par une curiosité inattendue... et ne plus savoir où, ni comment, se rattraper. 

Jean Arp, Homme à la fenêtre, 1930

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