À 100 kms à vol d'oiseau

Un bol d'Infini

Cent kilomètres à vol d'oiseau, où que l'on soit, c'est suffisant pour aller se ressourcer. Pour se reconnecter avec l'infini de la terre, avec l'infini de l'ombre sous un arbre, pour rétablir le circuit vital, alors qu'on était sur batterie.
Il faut avoir fait cette expérience, même si, par extraordinaire – mais c'est de plus en plus fréquent – on y a échappé, on a été maintenu en vie comme des embryons desséchés ou des populations de clones incubés et conditionnés dans le meilleur des mondes. Le sauvage en nous n'est pas mort. Il nous reste nos sens. Un seul petit bout de sens suffit à faire renaître l'ombre de l'arbre, ou le sel de la terre. Par tous les chemins on est à 100 kms à vol d'oiseau de la Nature, par la route, par la fenêtre, par l’œil ou l'oreille, le nez, la main, la langue. On est tout près de l'infini.

Dans son avant-propos à Présence de la nature, Marcel Conche écrit :

Or, il s'agit maintenant d'identifier cet Infini. C'est une chose assez simple, si l'on veut bien prendre garde que l'homme a, ou peut avoir, l'expérience de l'Infini. Je ne parle pas ici de l'infinité de ceci ou de cela, comme lorsqu'on voue à l'être aimé un amour "infini", ou lorsqu'on parle, en mathématiques, de "suite infinie", d"ensemble infini", de "point à l'infini", etc., mais – le mot étant employé seul, ce qui n'a pas de sens en mathématiques – de l'Infini qui tout englobe, qui n'a pas de dehors et que l'on nomme Nature. J'entends par là la Φυσις grecque, pour laquelle je reprends les mots d'Heiddeger : « Φυσις désigne ce règne entier par lequel l'homme lui-même est transi et dont il n'est pas maître, mais qui justement règne à travers lui et autour de lui. » Le peintre Jean Leyssenne, écrivant : « J'ai conscience de façon permanente d'être immergé dans une Nature englobante, infinie, incompréhensible », traduit ce sentiment fondamental que l'on retrouve en pleine Nature, qui nous manque dans les villes. Dans le fragment 72 Br. des Pensées, Pascal a exprimé, en son style sublime, l'intuition qu'il avait, et que l'on peut avoir, de l'immensité inimaginable exorbitante à la sphère humaine, et qui pourtant n'est encore que peu de chose au sein de l'infini. Il écrit : « Qu'est-ce qu'un homme dans la nature ? » Puis il barre "nature", écrit "infini". Car c'est, d'une certaine façon, la même chose, comme Spinoza le reconnaît aussi. Si, en effet, l'on considère le tout de ce qu'il y a, on peut dire : l'Infini – il n'y a que lui ; ou : la Nature – il n'y a qu'elle. Car toutes choses s'inscrivent au sein de l'Infini ou de la Nature.   Marcel Conche, Présence de la nature, Puf, 2001

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