Frontières homme-animal : la fin d'une chimère ?

Pour paraphraser de travers "la méthode scientifique" de Nicolas Martin, sur France culture, qui interrogeait récemment et à juste titre : Chimères homme-animal, la fin d'une frontière ? Et pour faire écho, toujours sur la même radio à "Zafar, le dauphin solitaire". Ici, le point de vue de L'oiseau-chacal.

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L'oiseau-chacal est une invention de l'écrivaine Sarah Wells. Elle met en scène dans un recueil de nouvelles la grande complexité des relations entre animaux et humains.

Un jour Marie fit la connaissance d'un petit chat jaune qui semblait vouloir élire domicile dans la maison. Elle en fit part à Jean-Pierre qui se récria qu'elle n'y pensait pas, qu'elle faisait fi bien facilement de son allergie au poil de chat et patati et patata !
Le chat pendant ce temps investissait les lieux avec mille précautions, marquant son territoire de façon circonspecte. On l'apercevait une fraction de seconde sur l'appui de la fenêtre, sur le perron, au bord du toit.

L'autrice écrit avec le chatoiement même du chat, ou l'humeur de l'humain, ou le mouvement qui s'empare de l'instant. Je lis pour un plaisir artistique, toujours, autant que pour une histoire car les deux sont inséparables — pensant à cette expression que j'aime citer, venant elle aussi de la radio (l'émission de Jean de Loisy) : "L'art est la matière." Toujours dans cette même nouvelle, "le chat jaune", on lit plus loin :

À partir de ce jour, il y eut de drôles de chassés-croisés dans la maison. Tantôt Marie attirait le chat, le prenant dans ses bras, le nourrissant, tantôt elle le chassait, le traitant de sale bête mal élevée. Le chat comprit très vite que la chose désagréable se produisait lorsque le mari passait par là ! À d'autres moments cependant le chat recevait de vrais reproches. Marie avec véhémence l'accusait de détruire les nids de mésanges et d'attaquer les merles. Le chat s'efforçait de la fixer sans sourciller, puis fermait les yeux dans l'attitude du plus bel effet, digne et innocente, d'un être qui ne pense qu'à dormir et sur lequel pèsent les plus horribles soupçons.

Ménage à trois, l'animal, celui-là ou un autre, parfois plus caché, ne peut être absent des relations humaines. Une autre de ces nouvelles, Célia et l'oiseau, s'ouvre sur la nuit d'une petite île.

L'arbre est là sous la lune. Les premières aigrettes se réunissent sur le grand cyprès du jardin, l'un de leurs arbres fétiches, pour le rassemblement annuel. Les préparatifs durent parfois une bonne semaine avant que la troupe frémissante et hiératique à la fois ne réussisse à se recomposer pour une répétition générale. Au loin un groupe d'oiseaux noirs semble les surveiller.
Le ciel est plombé, la mer vert-de-gris.
Célia est fascinée. Tenue en haleine. Elle éprouve les froufrous d'ailes, les touche de ses sensations. Elle sent la présence du grand cormoran le soir. Parfois elle l'aperçoit, parfois non.

Il s'en suivra une de ces confrontations bouleversantes entre humaine et animal. Plus intériorisé encore, au point de faire chimère à l'intérieur même de l'homme est L'oiseau-chacal, celui qui donne son titre à ce recueil de onze nouvelles qui, pour être assez courtes, n'en laissent pas moins des résonances qui ne s'épuisent plus.

La corvée de bois est l'apanage d'Hector. Il y a prise de risque. Franchir la cour, atteindre le hangar pour une brassée de bûches expose la tête à la piqûre de l'oiseau-chacal, un grand oiseau d'un noir bleuté, gros comme un busard, avec des pattes de vautour et un bec très, très long et très pointu. Il faut ensuite ressortir, les bûches bien calées sur les avant-bras et presser le pas, la tête enfoncée dans les épaules.
Oiseau du soir ! Il n'est jamais là à un autre moment et n'a de cesse, juste avant le crépuscule, qu'il n'ait piqué le crâne d'Hector. Sans jamais se poser l'oiseau-chacal vient lui picorer la tête à travers le tissu pourtant épais de son couvre-chef et le vieil homme ressent les piqûres dans sa cervelle. [...]

Ce petit livre publié pour la première fois en 2004 me parle évidemment plus encore aujourd'hui.

Dessin de Jean-Luc Boiré qui illustre l'édition originale de L'oiseau-chacal

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