Agrandissement : Illustration 1
Cela a commencé l’autre nuit.
Dans une bergerie, cette ancienne bergerie voûtée que j’ai connue, enfant, sur laquelle reposait et s’adossait la maison (ou peut-être dans cette autre en haut de la montagne où descendait et se dispersait le grand troupeau, où je l’attendais quand il rentrait, le soir). Pour l’intérieur, j’étais dans la première, en bas de la maison, il y faisait chaud, même en plein hiver, de la chaleur forte, odorante, remuante et serrée des brebis. Je les touchais, elles me bousculaient, c’est leur grosse toison qui tendait à me porter. J’entends leur chant plaintif, affairé, impatient, à l’heure de retrouver leur petit, le faire téter. Et je sens que je suis sur cette vague, qu’il faut que je surnage, que je vais devenir le bâton, le berger qui marche, qui les laisse passer, les laisse vivre sous moi. Plus tard, bientôt, que je serai le chemin. Je ne peux plus écrire sans le piano, j’y retourne, parce que je le sens qui commence à devenir le troupeau sous mes doigts, le troupeau des notes rangées dans la longue bergerie du clavier, une noire, deux noires, trois blanches, le dos de mes brebis, remuantes, rêches, élastiques, habitées sous mes doigts. Les yeux fermés je les reconnais, la fauve, la brune, le coton écru, la blanche, la sableuse, la crayeuse, le lin, l’avoine, toutes les écorces d’arbres, toutes les bourres de soies, de graines, tous les draps, les croûtes, les creux de sommeil, les grottes embaumées. Je rejoins le demi sommeil, je rejoins la nuit qui écrit, qui tâtonne le sac, attrape les mots.
https://renethibaud.com/2025/03/27/le-chemin-3/
Lithographie de Constant