Apprivoise-moi

Au lever du jour, la corneille enrouée pousse ses quatre coups de corne. Ou du moins cet oiseau que je n'ai encore jamais vu, jamais connu vraiment ni par son nom ni par son aspect, depuis des années que je l'entends — une décennie ou plus, sans doute.

Ce matin, plus tard, le soleil est levé, sur une antenne une petite boule d'oiseau noir me surprend, il lisse ses ailes, fait une petite toilette de ses plumes reluisantes... rebondie, souple et vigoureuse, comme une petite pie... plus ramassée, plus intériorisée... mais c'est bien une pie. Elle descend sur le toit se promener sur les tuiles rouges. Puis remonte sur l'antenne — ses différents tronçons, comme un échafaudage — jusqu'au plus haut, où elle était. Puis s'envole.
Je me dis que c'est peut-être elle.
Un, deux, trois, quatre, voici les mêmes coups de corne.
Puis un, deux, trois. Puis encore, quatre coups de corne, aussi posées, opiniâtres, un peu moins de quatre petites secondes.
Puis des roucoulements.
Deux pigeons volent dans le ciel bleu — cendré encore sur l'horizon de l'ouest. Le soleil est déjà chaud. Il est 7 heures.
L'est a perdu ses tons rosés, le soleil, déchiqueté par le cèdre, est d'un orange vif. Depuis longtemps, les poubelles ont passé, les premières rumeurs de la rues, premières voitures, premières voix. J'ai pensé à toi — peut-être parce que nous sommes à la fin juillet, ou parce que j'ai pensé au temps, le temps qu'il nous faut — qu'il nous faudrait, qu'il nous aurait fallu pour nous apprivoiser.
Rien à voir avec la choucroute.
Je m'intéresse aux produits fermentés, depuis quelque temps, je lis, j'expérimente, je fais du pain.
Rien non plus avec la Hongrie1, la Turquie2, la difficile marche des peuples vers leur semblant d'humanité toujours reniée. Je lisais ce très beau passage dans Le dernier feu de Maria Borrély, où tous les habitants du village courent, en pleine nuit ou au lever du jour, parce que la rivière est en crue et se jette à l'assaut du village. Ils courent, hommes, femmes, enfants, vieillards, malades qu'on porte sur le dos, ils courent jusqu'à une bastide accueillante, on les rassure, on leur donne à boire quelque chose qui les réchauffe, on leur trouve une petite place à chacun — Oui, c'était en Europe, en Haute-Provence.

1- qu'on connaissait par sa langue de Danube, sa musique et ses musiciens, ses danses
2- qu'on ne présente plus

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