Les pages du mystère

Je vais promener mon rat. Oui, pour la première fois je vais le sortir. Je veux qu'il fasse son coming out. Il va me suivre, à quelques pas, sagement. Nous ne serons plus des étrangers qui se croisent par hasard, sans un signe de reconnaissance. J'ai prévu un livre, comme toujours, mais cette fois ce n'est pas pour le lire, c'est pour servir de support à mes lignes griffonnées, au crayon noir qu'il affectionne particulièrement, dont il est gourmand, dont il se pourlèche.
A vrai dire il y a quelque temps déjà que je le cache sur ce petit pupitre de papier, le museau en éveil, le ruisselet du crayon dans ses pattes, l'oreille alerte, l’œil avide, et prêt à sauter au premier danger. Mais cette fois je voudrais le tenir, le rassurer, le caresser même, pendant qu'il jouit de sa plume, comme on dit. Une petite plume grise je lui ai trouvée, toute fine élancée, lustrée, infiniment légère et soyeuse, de tout petit freux, sans doute, la tige blanche peinte de noir dans la ligne montante de sa courbe. Je m'aperçois que cette encre qui serpentait dans mon cerveau à la manière d'une fine toile d'araignée est aussi celle que gourmande le rat, qu'elle innerve aussi mon tube digestif. Brusquement l'oiseau vient dans mon dos, je sens la chaleur de son ventre qui se presse tandis que ses ailes s'écartent en éventail, me couvrant les omoplates et les reins, un instant sa chaleur m'envahit et me quitte comme une suée légère, le rat est parti lui aussi par le plus court chemin.
Je glisse le papier dans le livre. Je rentre, le temps que mes yeux se ferment, que mon corps s’appesantisse, pour m'écraser sur le lit, comme une pâte, qui va lever, tiède et nue. Puis éveillé, je me doucherai. Assis, je contemplerai étonné l'architecture de mon corps d'homme, avec entre les cuisses, sortant d'une fine broussaille, le château-fort du sexe au repos, comme une catapulte rétractée sous sa coupole de chair gris-rose.
Une nouvelle page du mystère offerte.

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