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“Le langage sert d’abord à penser.” C’est le cheval de bataille du père de la linguistique générative Noam Chomsky depuis plus de 50 ans. Et nombreux sont les linguistes, les philosophes et les psychologues à affirmer que le langage est nécessaire à tout ou partie des formes de pensée : un ingrédient nécessaire et suffisant à une cognition élaborée. Mais pour Edward Gibson, professeur de psycholinguistique et directeur du laboratoire sur le langage au MIT, il est grand temps de dissocier les deux.
Ces mots sortis du chapeau d'un article de magazine tombent (un peu en désordre) dans le sac de monsieur Nuit. Ils lâchent des kyrielles d'armées dont ils s'étaient emparés dans leurs campagnes et toutes les populations rencontrées et massées ou disséminées autour d'eux. Tombent ces mots, ralentis alanguis, attirés par monsieur Nuit qui a décidé de se faire un bain de pieds pour soulager ses engelures. Il aime le contact des mots fraîchement utilisés, riches de parfums et d'essences. Autour de ses pieds les voilà nageant longuement s'emmêlant, caressants, diffusant leurs baumes, leurs effluves aromatiques. Tandis qu'ils se défont de tous leurs atours et les laissent mollement rejoindre les fonds doux et vaseux, les petits mots frétillent, tout nus, jouissent de leur exquise camaraderie. Pas un ne mange ou ne jalouse l'autre, tous se retrouvent comme dans leurs jeux d'enfants à l'instant où la cloche a sonné l'heure de la récréation, tous égaux devant la joie et la liberté. Ces instants qui ne durent pas, au sec, dans la vie (où les costumes sont impatients, les armées, les populations, les individus prompts à se reconstituer), ici n'ont pas ces limites. Ici, dans le sac de monsieur Nuit ouvert à ses pieds au bord de l'eau, le naturisme est de mise. Dans le reflet des arbres les gueux, les seigneurs, les châteaux et les taudis sont des mots comme les autres. La pensée danse avec le langage. Elle le quitte et se laisse prendre la main par la musique, un beau violoncelle, qui épouse sa taille et se transforme en hautbois entre ses lèvres.
Les mots tombent et leurs habits se relèvent et s'échangent. Tous les déguisements sont possibles, toutes les coutures, tous les essayages, toutes les figures et les pas pour la réussite du bal. Monsieur Nuit se relève et prend son sac sur le dos. Tout pour lui finit toujours par des chansons et quand je le rencontre il en est plein de la tête aux pieds. Il me dit "Aide-moi à traverser le pont" et il se tasse sur mes épaules à califourchon. Cette charge est extraordinairement légère. Le ciel dessine ses nuages en troupeaux pressés, tandis que la rivière glisse, perdue dans ses rêves au dessous du pont où nous fourmillons, à pied en voitures à vélos et trottinettes.
Avec une photographie de René Groebli, Une femme peignant au bord de la Seine à Paris, 1964