L'HUMAIN ET L'INHUMAIN!

POSTAMBULE…

Hier, dimanche 30 septembre 2012,

Nous partîmes cinquante et un peu en retard : 9h 20 au lieu de 9 h comme il était initialement prévu.

A Paris par un prompt renfort, jaillit de tous les coins de France, nous nous vîmes cent mille entre Nation et la place d'Italie.

Nos troupes berrichonnes avant même le début du cortège s'étaient désagrégées...

A vrai dire, immédiatement au sortir du car, plus personne du Cher n'était perceptible, ni par la vue, ni pas l'ouie, ni par l'odorat! Je ne m’en alertais pas et même je m’en sentais plus libre.

14 h. J’allais donc où je voulais sans entrave et faisais ce que bon me semblait, c'est-à-dire essentiellement discuter (si possible avec de jolies filles...) tout en m’adonnant à la photographie.

Je n’avais aucune inquiétude. Le rendez-vous, pour le retour, avait été fixé à 17 h 30, avenue des Gobelins.

J’étais léger de cœur, de corps et d’argent (je n’avais pris que l’exact nécessaire : quelques euros pour une boisson et un éventuel sandwich, et comme il faisait chaud je n’avais pas pris mon « paletot » – comme eut dit Rimbaud !

Vers les 16 h 30 la tête du cortège avait atteint la place d’Italie…

C’était l’occasion de croiser sur le vif Jean Luc Mélenchon.

Son attitude est magnifique : il parle à tous, va vers les gens, sourit, serre des mains.

Il improvise même un petit discours ou il exprime sa satisfaction devant le succès inespéré de la manifestation.

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L’enjeu est grave dit-il, comme la situation découlant de l’attitude du gouvernement. C’est la première fois que le peuple s’empare d’un projet de loi. Qu'il vient le contester dans la rue ! (je retranscris ici ses propos, tels que je les ai retenus… )

Et l’homme est à la hauteur de l’image que je m’en fais.

J’essaie de glisser quelques mots pour l’inviter à venir visiter notre département (le Cher) où l’action militante est, à mes yeux, bien tiède…

L'a t’il entendu?

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Nous étions nombreux à essayer de l'approcher. La vie d'un homme public avec ses exigences et ses fatigues... Il entra dans un café.

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POUR QUELQUES PHOTOS DE PLUS…

Je m'en allais le coeur joyeux vers la place d'Italie où affluaient en nombre les délégations colorées de toutes les exclusions et souffrances du pays… On me dit que sur la place de la Nation, que nous avions quitté il y a un peu plus de deux heures, les banderoles fleurissaient toujours en attendant de prendre la suite du cortège. Je discute avec de sympathiques olibrius. On essaye d’évaluer le nombre de participants. On s’adresse à un journaleux qui affirme : pas plus de cinquante mille participants ! Décidemment ils sont impayables : les boulevards entre Nation et Place d’Italie sont remplis de manifestants ! Entre manifestants nous parions pour la centaine de mille d’insurgés potentiels, au bas mot !

16 h 30. Je croise l’organisateur de notre périple parisien et militant derrière la camionnette de l’amitié France Amérique latine qui sert des petits gobelets d’alcool à la menthe (je suis impardonnable d’avoir oublié le nom de ce délicieux – et tonique - breuvage). On échange quelques vagues impressions. Rien de plus.

Puis il disparaît soudain dans la foule…

Je fais encore quelques photos, discute, reprends des slogans…

Je vérifie sur mon carnet de notes l’heure prévu et le lieu du regroupement devant le car.

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Au même instant, au centre de la place d’Italie, une discussion s’engage entre citoyens français, espagnols, italiens, grecs…

 

Ils se sont mis en cercle pour se voir face à face.

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Leurs visages avaient la gravité sereine de ceux qui font l’histoire

Ils étaient anonymes et se reconnaissaient

Un même élan du cœur les faisait se parler

Ils osaient citoyens prendre les affaires de tous en mains 

Ils n’avaient pas attendus qu’en haut quelqu’un décide

C’était la base le peuple qui enfin s’exprimait

Le peuple des opprimés des exclus des sans grades

Qui refaisaient cercle en forum, en agora

Réinventant l’essence même de la Démocratie

Disant à tous oui l’assemblée citoyenne

Ce n’est pas seulement une vue de l’esprit

Cela s’inscrit aussi dans le réel de la vie

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Hélas je n'y étais pas

J'étais déjà en quête du car que je ne trouverai pas

Cette assemblée de frères

D'autres me l'ont conté d'autres me l'ont montré

Il y a des évènements qui pourtant justifient les cars en retard et puis les trains manqués

OH ! MON BEAU CAR …

L’horloge de la mairie du XIII ème arrondissement indique 17 h 16.

Je suis à deux pas de l’avenue des Gobelins. Il est l’heure de rejoindre le car.

Je marche vite : pas question de faire attendre les camarades. Je remonte l’avenue des Gobelins.

Notre car est facile à reconnaître : blanc avec le sigle de la RATP à l’arrière.

L’avenue est longue d’un kilomètre et j’ai vite fait de rejoindre la rue Moufetard. Mais je ne trouve ni mon groupe, ni le car !

Allons, me dis-je, ne sois pas inquiet,  le chauffeur n’aura pas trouvé de place. Le car va se garer sur l’avenue un peu plus tard… Il n’est que 17 h 25 !

En remontant vers la place d’Italie je m’enquiers auprès de quelques chauffeurs si tous les cars sont ici, avenue des Gobelins.

Ils me répondent que oui…

J’arrive place d’Italie.

La foule est encore dense. J’espère enfin retrouver un compagnon de route.

Rien ! Il est maintenant 17 h 40.

Ai-je marché trop vite ? N’ai-je pas vu le car ? Cela me semble peu probable, mais sait-on jamais… Je fais à nouveau la descente et remontée du boulevard des Gobelins le plus vite possible… A deux reprises !  

8 km au total depuis l’arrivée sur la place d’Italie…

Rien que ça, diront les ironiques imbéciles heureux!

Maintenant je sens véritablement la fatigue.  Rien, toujours rien !

J’espère encore. Je me dis : « Allons ce n’est pas possible, ils ne m’ont pas laissé ainsi. J’ai mes affaires dans le car : mon blouson, mon portable (qui ne fonctionne pas), un bouquin … Et j’ai presque dépensé tout le fric que je m’étais accordé exceptionnellement. La nuit tombée, il fait froid en ce moment. Comment faire ? Que faire ?  Ils ont démarrés sans se rendre compte de mon absence… Ils sont conscients…. Ils vont revenir !»

18 h.

Je demande aux chauffeurs qui doivent se diriger vers d’autres lieux du centre de la France s’ils ont entrevus mon car ! La réponse, évidemment est négative !  

Une idée : les CRS en nombre pourraient m’indiquer d’autres lieux de stationnement des cars.

C’est pas tellement mon truc que de m’adresser à des mecs qui ressemblent plus, par leur harnachement, à de gros scarabées (cf. Kafka) qu’à des mecs ! Mais je fais un effort : je me dirige vers les « bleus sombres ».

Surprise j’ai affaire à des gus plutôt sympas…

Ils me disent « Beaucoup de cars étaient stationnés sur l’avenue d’Italie. Y êtes –vous allé ? »

Non ! Bien sûr que non puisque le rendez-vous, le regroupement, était prévu avenue des Gobelins…

Je complète en leur demandant quel temps de stationnement est imparti aux cars…. La réponse est plus évasive : « en principe jusqu’à 18 h, mais les cars peuvent attendre les retardataires »…

Eux ils resteront en poste jusqu'à 19 h, devant les points stratégiques.

Ce sont de braves gardiens du capital!

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Je file avenue d’Italie.

D’assez nombreux cars sont encore stationnés. Je veux en avoir le cœur net. Je pose la question « qui tue » : « Si quelqu’un est en retard, l’attendez-vous ? ». Réponse nette et honnête : « Oui ! Et le responsable du car a le devoir de rechercher la personne manquante !»

Je remonte l’avenue d’Italie jusqu’à la Porte d’Italie : aller-retour, 4 km.

Et allons donc !

Maintenant mes jambes sont douloureuses.

DESESPOIR-ESPOIR

Que faire ? Que faire ?

La question tourne dans ma tête.

Je n’ai pas encore le temps de la juste rage qui montera bientôt !

Il faut palier au plus pressé !

Mais où aller ?

Je n’ai plus de contact en région parisienne… Mes enfants trop loin… Mes amis, perdus de vue… Les camarades d’antan trop âgés maintenant !

Et de toute façon, je ne connais aucun numéro de téléphone par cœur… L’isolement de l’âge !

C’est l’inquiétude, une peur de fétu de paille emporté par la rivière…

Que faire ? Que faire ?

Les frics peut-être… Ils me donneront peut-être une piste à suivre.

Je suis devant la mairie du XIII ème…

Je demande à un vigile si le commissariat n’est pas trop loin. Je n’en peut plus de marcher. « Juste derrière la mairie ! » (J’aurais dû m’en douter !)

Ma parole est maladroite devant les deux flics étonnés.

L’espace est crépusculaire…

J’ai l’impression d’être entrain de franchir le Styx… Je refrène ma colère… Pauvres prisonniers de l’enfer de Dante !

Lorsque ma vue s’est accoutumée à la pénombre, je découvre que les deux cerbères sont en réalité de jeunes mecs très sympas…

Mon histoire les laisse sans voix !

Et comme je ris de ma situation, ils rient aussi !

Et, encore, encore, je passe pour un benêt !

Pas de papier, pas de sou, ils pourraient me coller au trou…

Mais comme tous les gens à qui je me suis adressé dans cette déveine ils sont braves et gentils…

Quel idiot ! J’avais tous mes numéros sur mon portable aphone et inopérant… C’était déjà ça !

Mais comment prévoir en cette matinée ensoleillée ma mésaventure du soir ?

Soudain l’un d’entre eux dit : « Bon, vous n’avez qu’une seule solution… Le plus important c’est que vous retourniez à B. où vous avez laissé votre voiture… La gare d’Austerlitz est toute proche. Allez-y et prenez le train… »

J’entends bien ce qu’il suggère: prendre le train « en fausse », sans payer…

« Si le contrôleur passe vous lui expliquerez votre situation. »

Encore un ou deux kilomètres à pinces… Je vais avoir un bon entraînement pour courir le Marathon !

Il est 19 heures.

Arrivé à la gare (2 km de plus !).

Je dois encore attendre deux heures avant le départ.

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FIN DE CETTE MICRO-AVENTURE

Je m’offre un thé à la menthe à la mosquée de Paris située non loin de la gare…

Et cela m’émeut terriblement…

Où sont mes jeunes années pleines de fougue et d’optimisme quand je faisais des vacations au Muséum d’Histoire Naturelle…

Où sont les jolies filles du Jardin des Plantes que l’on invitait pour quelques pâtisseries orientales et refaire le monde ?

La nuit est tombée et les fumeurs de narguilé me semblent aujourd’hui terriblement exotiques…

Je suis devenu un provincial cent pour cent !

L’ambiance est calme, apaisée.

De retour à la gare, je croise, au moment du départ, les contrôleurs en queue du train.

Je leur narre mon histoire en précisant que je ne peux payer que six euros de trajet… Qu’ils me déposent en pleine campagne, je ferai le reste du trajet à pied. J’en ai maintenant l’aptitude !

Ils sont eux aussi amusés et révoltés…

Dans le train je me suis endormi. Ils ne m’ont pas réveillé !

 

De la gare d’arrivée à ma voiture, trois bons kilomètres dans la nuit froide (je suis en « bras de chemise »).

Le trajet en voiture (50 kilomètres) qui me reconduit vers mes pénates est un moment de soulagement.

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APRES LES FAITS, LA REFLEXION.

Je suis en bonne santé et les quelques kilomètres et rides qui en découlent n’ont pas, en ce qui me concerne, eu d’incidence.

Réfléchissons et supposons que je sois un peu cardiaque, que je fasse un un malaise dans un lieu reculé (des toilettes publiques par exemple – c’est un cas fréquent) les conséquences de l’abandon eussent été alors bien plus importantes et graves !

Ou bien imaginons que je sois profondément dépressif. On l’a remarqué, presque toujours un état dépressif jette une lumière crue sur les comportements dits normaux… La dépression autorise une perception accrue, contrastée, des souffrances de l’autre.

Cela ne relève pas, à proprement parler de l’empathie puisqu’il s’y mêle une composante émotive qui peut être le mælström entraînant réactivement le dépressif vers le rejet des autres.

Mais l'état dépressif, parfois, autorise la lucidité!

Se sentir transparent, invisible, peut être si douloureux qu’il s’ensuit un rejet accru du collectif par le déprimé !

Et enfin ce qui m’étonne aussi c’est que constatant que j’avais laissé mon blouson dans le car personne ne se soit inquiété qu’en cette période le froid pouvait être vif la nuit tombée !

Une situation telle que celle qui m’est advenue aurait pu avoir sur le court terme, comme sur le long des conséquences graves  !

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Par delà la colère et la fatigue résultant de cet incident, je me sens obligé d’apporter quelques autres remarques d’ordre éthique.

Dans toute collectivité responsable le lien qui unit les personnes doit être indéfectible.

Les liens individuels peuvent être plus ou moins profonds, entachés de divergences, de désaccords, de désamours mais toujours le collectif régule organise et solidarise.

Autrement dit dans une collectivité regroupant des personnes ayant choisi d’accomplir un projet collectif, aucun de ses membres ne devrait être oublié ou abandonné. Laissé, au sens propre et figuré sur le bord du chemin !

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Bien plus, lorsque le but principal relève  de l’Humaniste, que celui-là est conduit, sous-tendu par les belles notions d’Egalité, de Solidarité et de Fraternité, nous devons faire preuve d’un minimum d’empathie !

N’est-ce pas ?

Pour être solidaires, égaux, fraternels  nous sommes prêt à l’abnégation, à l’abandon de nos prérogatives égoïstes… Cela me semble une évidence. Cela, vraiment, fait battre mon cœur !

Mais peut-être que je fourre le doigt dans l’œil et qu’il existe des obligations « supérieures », « transcendantes » qui exigent le sacrifice de quelques uns d’entre-nous… Ceux qui semblent les moins nécessaires aux petits réseaux d’intérêts, ou à l’expression d’iceulx !

Tout pouvoir génère son prolétariat, celui que l’on ne veut voir et qu’on oublie !

Aviez-vous  de telles urgences, mesdames et messieurs assis dans le car, qui justifiaient l’abandon de l’un d’entre vous sur le pavé parisien ?

front de gauche prenez le pouvoir

Ce qui me surprend, et me consterne, c’est que de la cinquantaine de militants il ne s’en soit levé aucun pour exiger un départ retardé ou un passage du par le lieu initial de RDV ou qu’un groupe attende une trentaine de minutes au débouché de l’avenue des Gobelins afin de me conduire vers l’emplacement changé du véhicule…

Qu’un responsable, par ailleurs dirigeant politique, ait pu accepter sans sourciller de prendre la décision de démarrer sans attendre une personne ou égarée, me semble, et semble à tous ceux à qui j’ai raconté mon aventure, scandaleux et choquant…

On se retrouve aux bons temps de l’armée avec ses 1% de perte autorisée

Et ce n’est pas user du complexe de persécution que d’affirmer qu’au travers d’un petit fait comme celui là c’est l’exclusion qui, consciemment ou inconsciemment s’exprime.

Oublier et rejeter c’est ne pas vouloir voir.

Voir et comprendre structure l’Humain…

L’Humain d’abord.!

C’est bien cela qui nous motive, n’est ce pas, au Front de Gauche ?

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