POUR LEUR BOTTER LE CUL, VOTONS!

A l’heure où on nous annonce que plus de 30 % de nos compatriotes s’apprêtent à ne pas aller voter, que de “grands intellectuels”, comme M. Onfray (http://www.dailymotion.com/video/xq3m7u_michel-onfray-marine-le-pen-a-raison_news#from=embediframe )

onfray-michel0

ou A. Badiou (http://www.youtube.com/watch?v=0aHQrZof_jg), annoncent qu’ils vont voter blanc, il est nécessaire de transformer le mot de Sartre “élections, piège à cons” en “abstention, piège à cons”.

alain-badiou-zzlucil865

Sartre inventa paraît-il ce slogan à l’occasion des élections de juin 68 qui permis, par l’entremise des peureux et des lâches, à la droite de sortir renforcée. Les élections présidentielles furent remportées par Pompidou en 69 avec un opposant de centre droit au second tour. Puis victoire encore de la droite en 74 malgré l'union de la gauche.  

Ainsi, les abstentionnistes, les belles-âmes, ne se laisseraient pas happer par le système. Et bien sûr ceux qui votent seraient des idiots qui se laisseraient prendre par le leurre de  l’élection. Ils légitimeraient le pouvoir des tièdes, des injustes, des traîtres et des menteurs.

 

26 000 ARP1134008
 

Sartre et son slogan “Elections, piège à cons” (Les Temps modernes, 1973)

 

Selon Sartre, le suffrage universel  induirait un comportement de propriétaire terrien, comme ce l’était pour l’ancien suffrage censitaire. Voter ce serait accepter l’atomisation de l’individu dans l’isoloir au service d’une institution “qui nous maintient en état d’impuissance sérielle”, c’est-à-dire pour parler plus communément qui nous divise pour mieux régner. Car l’action concrète ne peut qu’être collective et publique…

Il est possible, au demeurant, que le citoyen soit tenté, après le vote, de considérer que la question politique s’arrête  et qu’il peut rentrer chez lui, la conscience tranquille. Il  laissera  le pouvoir décider à sa place de ce qui est bon pour tous.

Evidemment rien n’interdit, outre le vote lui-même, un engagement dans des mouvements collectifs et locaux en faveur du respect de l’humanité de chacun. Les structures politiques, les partis, les syndicats, les associations forgent le continuum de la chose publique. L’engagement militant porte presque toujours sur différentes autres formes d’actions locales, syndicales ou associatives et inversement.

Le fait de n’être attaché qu’aux petits bonheurs privés et qu’à ses petits problèmes relève comme toujours d’une position petite bourgeoise. Se détourner du bien commun et s’adonner à une confiance aveugle à nos « élites » (au sens propre !) pour ne penser qu’à soi est simplement réactionnaire ! Et cela touche tout aussi bien les plus pauvres que les oligaques !

Que proposait Sartre à la place de l’institution républicaine du suffrage universel ? Un « vaste mouvement antihiérarchique et libertaire qu’on rencontre partout mais qui n’est point encore organisé » Seulement, voilà, ce « vaste mouvement » est toujours aussi marginal et aussi peu organisé. A force d’attendre les lendemains qui chantent, d’attendre un « mouvement spontané des masses » on finit bêtement par n’avoir rien fait de durablement utile.
sartre3
Les héritiers de Sartre


Aujourd’hui, nous avons encore les anars, les situationnistes et aussi tous ceux qui se rattachent au trotskysme qui viennent nous expliquer que les élections n’ont jamais rien changé, qu’une fois au pouvoir, les hommes sont immanquablement corrompus et qu’on ne peut compter que sur les luttes sociales au jour le jour pour améliorer notre sort.

N. Arthaud ou P. Poutou, annoncent clairement qu’ils ne sont là que pour témoigner de l’existence du « prolétariat » qui n’en peu plus de vivre dans cette société corrompue par l’argent. Ils prennent les élections comme tribune pour parler de leur espérance d’une fin complète du capitalisme, rêvant peut-être que le jour où toutes les banques imploseront, on viendra les chercher en sauveurs. C’est tout à fait honorable ! Mais en affirmant qu’ils ne sont là que pour témoigner et non pour présenter un projet de gouvernement, voter revient à mettre un bulletin blanc dans l’urne ! Et plus grave, ils découragent ceux là même qui devraient être leurs électeurs !
0602-philippe-poutou
“Les élections n’ont jamais rien changé”
 

Bien sûr, les élections n’ont jamais rien changé du jour au lendemain, mais qui oserait  affirmer que l’élection de Nicolas Sarkozy à la présidence de la république française n’a rien changé à la vie des français ? Moins de services publics, moins de sécurité sociale, plus de précarité, de pauvreté, plus d’argent pour les déjà riches ne sont-ce donc pas des changements ?

Alors quand Philippe Poutou reprend cette antienne des élections qui ne servent à rien, veut-il dire qu’elles n’ont jamais rien apporté de positif ? Les 35 h, la Couverture maladie universelle, le RMI plutôt que le dénuement absolu, l’augmentation sensible du salaire minimum ne comptent pas ??? Tout ces acquis ne sont rien ???
Nathalie-Arthaud-le-nouveau-visage-du-communisme-revolution.jpg
Précisons : “les élections n’ont jamais rien changé de fondamental dans la vie humaine”... Se souviendra t’on que c’est le gouvernement de Giscard d’Estain, sous la pression d’une gauche forte (avec un PCF à plus de 20% …) que l’IVG a été acquis comme un droit…

Si le seul changement qui vaille consiste en l’abolition pure et simple du capitalisme,  en une implosion généralisée de la finance au niveau mondial, alors il est vrai qu’aucune action politique au présent n’a d’intérêt et que la seule chose à faire est d’attendre que l’Histoire accouche d’un monde meilleur. Remarquons que l’on n’est pas loin de la superstition que Spinoza dénonçait dans son Traité théologico-politique dès le XVIIIème siècle : s’en remettre aux signes, à l’espoir, à la crainte, plutôt qu’à l’action.
arton280
 « Nous agissons, nous nous engageons dans de véritables actions concrètes : défense des droits de l’homme, réseau éducation sans frontières etc. » affirment les tenants de l’abstentionnisme. Oui, c’est vrai, les luttes sociales sur le terrain sont vectrices de changements sociaux. Il n’y a rien de mieux que des mouvements qui viennent de la société pour changer la société. Mais quand ces mouvements sont systématiquement étouffés voire instrumentalisés et détournés par un pouvoir politique, comment ne pas voter pour éviter au moins de lui donner la légitimité de son désengagement? La lutte sur le terrain et le vote sont complémentaires… Et indissociables !

Citons ici Sartre - contre lui-même - ou plus précisément le jeune Sartre contre le vieux. Dans sa présentation des Temps modernes en 1945, il écrit “Celui qui consacrerait sa vie à faire des romans sur les Hittites, son abstention serait par elle-même une prise de position. L’écrivain est en situation dans son époque : chaque parole a des retentissements. Chaque silence aussi. Je tiens Flaubert et Goncourt pour responsables de la répression qui suivit la Commune parce qu’ils n’ont pas écrit une ligne pour l’empêcher.

Cette position, quelque peu arrogante, a néanmoins le mérite d’indiquer que l’abstention est en elle-même une acceptation du vote majoritaire qui en résulte ! Dès lors les héritiers de “élections, pièges à cons” peuvent être tenus pour responsables par omission des politiques déplorables de la droite depuis 30 ans ! Pensons aux suicides de France Telecom conséquence directe du règne de la finance généré par une majorité désastreuse. En étant plus nombreux à voter, en diminuant la proportion d’abstention, nous aurions pu au moins nous opposer plus fortement à cette conception de la vie humaine ?
sartre.1194697896
Un pouvoir politique qui peut se réclamer de la légitimité des urnes et d’une majorité parlementaire forte n’a cure de la rue… Que l’on se souvienne des millions de gens dans la rue contre le démantèlement des acquis sociaux,  la retraite à 60 ans !

Quand les accords de Grenelle en 68 ont obtenu des avancées sociales significatives, c’est dans un contexte qui n’existe plus : puissance du bloc soviétique justifiant quelques sacrifices marginaux du capitalisme.

Mais pour arracher au capital de grandes avancées sociales comme les congés payés, il fallait un mouvement social, un syndicalisme fort et un gouvernement fort comme l’était le Front populaire pour le permettre.
 
Passons rapidement sur l’indémodable argument de la corruption du pouvoir.  “Tous pourris” nous jettent à la figure ceux qui ne vont pas aller voter. Pensent-ils que nous ne subissons que les politiques qu’on mérite, par nos choix comme par nos abstentions.

Vous trouvez que les jeux sont pipés ?

Proposez donc quelque chose de meilleur ! Proposez des projets pour maintenant sans attendre les lendemains qui chantent ! Ayez un clair objectif de prise du pouvoir pour rendre possible un monde un peu plus juste. Engagez vous dans un mouvement politique qui corresponde à votre aspiration pour la justice sociale et faites pression sur ses dirigeants pour que la parole des citoyens, ses aspirations ne restent pas purement verbales.
41aCZs2HFsL. SL500 AA300
Evidemment il y a un risque. Rien ne permet d’affirmer que mon vote ne servira pas un traître à la justice sociale ? Rien, si ce n’est votre propre participation à l’élaboration comme à la mise en oeuvre d’un projet . Qui vous a dit qu’il suffisait de glisser un bulletin dans l’urne pour que cesse la marchandisation de l’être humain ? Sarkozy, Hollande, Bayrou peut-être, mais certainement pas un mouvement comme celui du Front de gauche, qui affirme que c’est au peuple de reprendre le pouvoir à la finance

 

Entre des politiques qui ont déjà fait la preuve de leur nuisance, celles qui sont tièdes faces aux attaques de la finance et celles qui construisent leur projet sur l’Humain le choix raisonnable me semble évident !


Conclusion
Au final, qu’est-ce que l’intelligence en politique ? C’est la capacité à faire les rapprochements les plus cohérents entre la situation présente et ce qui concerne la question du bien commun ou de l’intérêt général.

La droite pense que le bien commun, c’est les puissances “naturelles” de la finance et du capital qui gouvernent les peuples en choisissant pour eux le meilleurs des Monde (la concurrence libre et sans entraves). Elle sait décourager l’union des prolétaires - ceux qui n’ont que leur travail pour vivre. Elle utilise pour cela  les instituts de sondages et les médiacrates.

La gauche pense que le bien commun, c’est l’égalité sociale, c’est-à-dire l’éducation, la santé, l’épanouissement social rendus possibles pour tous, par un programme cohérent et sans complexe autant que par une union cohérente des prolétaires. Et pas seulement pour ceux qui ont les moyens de se l’offrir !

Qui donc a intérêt à ce que se maintienne un fort taux d’abstention ?

La droite évidemment !

Ceux qui détiennent un pouvoir oligarchique ne reposant que sur le consentement actif de ceux qui votent pour eux et le consentement passif de ceux qui laissent les autres décider à leur place en s’abstenant.

Hélas  les couches sociales les plus modestes sont malheureusement celles qui votent le moins, les travailleurs les plus matraqués par la brutalité néolibérale !
La réalité sociologique de l’abstention, c’est justement la division sociale, le règne du chacun pour soi.

C’est aussi l’ignorance et le désintérêt pour tout ce qui peut concerner le devenir commun.

La télévision ici, comme unique source d’information et de réflexion sur la chose publique y est pour beaucoup.

« Que les faiseurs de satires se moquent donc tant qu'il leur plaira des choses humaines, que les théologiens les détestent à leur gré, que les mélancoliques vantent de leur mieux la vie grossière des champs, qu'ils méprisent les hommes et prennent les bêtes en admiration !  L'expérience dira toujours aux hommes que des secours mutuels leur donneront une facilité plus grande à se procurer les objets de leurs besoins, et que c'est seulement en réunissant leurs forces qu'ils éviteront les périls qui les menacent de toutes parts. »
Spinoza, Éthique IV. besan-194

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.