JABBO SMITH? AIMEZ VOUS?

D'abord:

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jabbo Smith?

 

Comparé à Louis Armstrong, période des Hot five et Hot seven (1925 à 1929), Jabbo Smith fut relégué au rôle de suiveur voire d’imitateur... Pire encore, on a dit qu'il était un musicien-technicien hors pair de la trompette mais sans génie…

 

Sans génie Jabbo Smith. ?

 

 

jabbo

 

Jabbo est né en 1908 (son véritable nom est Cladys Smith) à Pembroke, Georgia

Son surnom vient peut-être des verbes « to jabbe » : dire avec volubilité ou/et « to jab » : transpercer

Placé dès 6 ans en institution (comme le fut le jeune Louis Armstrong) il y apprend la trompette… Il commence sa vie de musicien professionnel à 16 ans, en travaillant pour Duke Ellington, Fats Waller et James P. Johnson…

En 1929 il forme les Jabbo Smith’ Rhythm Aces (à l’âge de 21 ans) lorsque le Hot Seven de Louis Armstrong est dissout et que ce dernier commence une carrière commerciale sur les planches de Brodway… Jusqu’en 1938 Jabbo loue ses services dans une multitude d’orchestres (Carol Dickerson, Earl Hines, etc. )

En 1938 il enregistre à nouveau quelques plages en tant que leader. Il travaille ensuite avec Claude Hopkins, puis Sidney Bechet (1939), découvre Sarah Vaughan en 1939 (elle a 17 ans !). Jusqu’en 1950 il se produit dans des clubs locaux… Il ralentit alors ses activités et ne participe qu’occasionnellement à des festivals de jazz…

 

Don Cherry déclare lors du festival de Berlin (1986) son admiration pour Jabbo qu’il considère commel’un des plus grands trompette de jazz.

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Son style?


Mais quels sont les rapports stylistiques entre Armstrong et Smith ?

 

A dessein je prendrai l’exemple de « Croonin’ the blues » (1929) (on le trouve sur Deezer). C’est une composition de Jabbo où l’influence d’Armstrong est perceptible. Par sa structure on peut comparer l’intro de ce thème à celle du célèbre « West End Blues » de Satchmo (versus 1928). Les premières mesures de ces deux chefs d’œuvre sont en apparence semblables : on y entend une introduction sans accompagnement. Les deux musiciens développent une ligne mélodique inventive, surprenante. Mais, techniquement ils n’ont pas la même approche instrumentale. Le son de Louis est rond, lié et riche en vibrato. Celui de Cladis/Jabbo est au contraire net, acéré et chaque note est détachée, sans vibrato, en son « pincé »… C’est ce qui fait, à mon avis, la particularité de Jabbo Smith et son génie : cette ligne claire, très mélodieuse et qui n’est nullement envahit par le vibrato, couverte par le contrepoint orchestral néo-orléanais, et surtout les soli restent comme improvisés. Ils ne sont pas calibrés pour mettre en avant la technique.

 

Il faut souligner que lorsque Jabbo Smith signe ses propres disques on entend rarement la batterie et le trombone, qui sont les instruments rythmiques et contrapunctiques emblématiques de l’époque, et sont très présents chez Armstrong…

Les cordes, banjo et guitare, sont les supports rythmiques principaux et développent de superbes improvisations (Connie Wainwright). De plus Jabbo double souvent le tuba. Cette particularité instrumentale donne une grande puissance aux pièces musicales qui prennent une une couleur inimitable.

 

louis-armstrong


 

Comment, alors, soutenir que Smith a copié Armstrong!

Tout en reconnaissant l’absolu génie de Satchmo force est de constater que Jabbo est au même niveau de qualité et d’originalité… Mais il joue dans un registre totalement différent de celui de Louis.

 

Préfigure-t-il Roy Elridge ou Dizzy Gillespie comme l’affirment quelques critiques ?

Pour moi non : ses aigüs ne cèdent jamais à la virtuosité affichée et ses lignes mélodiques restent claires, en rapport avec le thème, toutes en modulations logiques sans volubilité inutile.

 

Jabbo Smith est une étoile filante qui a créé son style sans s’occuper des modes et des appréciations…

 

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Des titres remarquables?

 

« Decatur street tutti » (1929) est tout simplement une merveille de swing et d’inventivité.

 

« Rhythm in Spain » (1938) avec une polyrythmie et un son de trompette absolument clean, sans vibrato. Cette pièce musicale illustre l’écart stylistique et l'avance de Jabbo sur ses contemporains…

 

Je citerai aussi, pour souligner cette différence, le beau « Tanguay Blues ».

 

« Let get together » (1929) nous laisse entendre Jabbo Smith « chanteur » mais là il est différent. Il scande le texte comme les esclaves/ouvriers qui travaillaient dans les champs de coton jusqu’au début du XX ème… Jabbo insère le « dit » traditionnel au sein de l’orchestre et il en use tout au long de celui-ci. C’est tout simplement le premier rap, le premier slam… On est en 1929 !

 

Il faut aussi entendre « Take me to the river » (1929) (un traditionnel) pour comprendre ce que peut être le jazz… Ah ces aigus à la trompette ! Et le découpage du phrasé mélodique ! Et l’inouï scat-rap accompagné en ostinato par les deux tubas émaillés d’éclats de banjo aigre… Un chef-d’œuvre!

 

Et ce n’est pas par hasard si Jabbo rejoindra le grand Fats Waller… Ecoutez ce titre, un chef-d’œuvre d’humour en forme de constatation « How can cupid be so stupid ? » (1938)

 

 

 

A partir de cette époque, face à la montée du tsunami variété/commercial (jazz hot et swing) qui déferle au début des années trente, Jabbo Smith ne joue plus que dans des orchestres locaux et il n’enregistre plus : retrait, silence…

 

Au total ce grand trompette aura enregistré en tant que leader une trentaine de « plages »!

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La place de Jabbo ... dans les bacs à disques!

 

Jabbo Smith est un héro romantique et social, un « suicidé de la société » au sens d’ Artaud (un talent immense non exprimé).

« Suicidé » tout comme d’autres artistes, ici et maintenant, honnêtement géniaux que les médias ne programment pas...

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Trop anciens, trop différents, inécoutables même aujourd'hui (ce qui arrive assez souvent pour les compositeurs de musique dite "classique": Bartok, Messiaen, Varèse en sont des exemples) il suffit pourtant d'avoir un peu de curiosité pour qu'ils nous offrent leur inéffable richesse.

Ces vieux maîtres ne sont surtout pas assez commerciaux-rentables car ils restent non intégrables dans nos futiles petites modes actuelles relevant seulement de l’intérêt économique…

On les dit alors « difficiles », ou on les classe, comme Jabbo, dans la très stupide catégorie « musicien pour musiciens »…

 

Qu’iraient faire les majors en promouvant des musiciens dont l'intérêt et la qualité ne se sont pas démenties après 80 ans ?

Leurs dirigeants nous le répètent: ils ne donnent pas dansq la philantropie. Encore moins dans le champ de la création artistique... "Coco, vois-tu faut qu'ça rapporte! Nous c'qu'on veut c'est d'l'oseille, d'la fraiche, du flouze, des biftons, du cash!"

Et comment ces "sociétés", pour qui seul le fric compte, pourraient-elles justifier le prix de vente élevé des CD, sans rapport avec le coût de la production... Comment pourraient-elles justifier leurs énormes bénéfices si les droits d’auteurs sont, de longue date, épuisés ?

 

Les majors ne rééditent donc les compilations de ces musiciens anciens qu'en rechignant. Et il est bien difficile, en nos lointaines campagnes, nos provinces perdues, de se les procurer... Pour les "branques ", animateurs de "Star Ac." et autres "Nouvelle Star", il faut d’abord écouler les stocks des « merdes » commerciales, présentées comme de géniales nouveautés, qui seront, tout comme les fringues, les I-pod, les écrans plats, les bagnoles, les savonnettes, les papiers hygiéniques dépassés, ringardisés en une ou deux semaines…

 

L’économie, qui commande tout, relègue aux oubliettes les bonnes comme les mauvaises choses. Et ce faisant, la planète s’épuise !

 

Et nous, nous pauvre public auquel on offre en permanence de la bouillie prémâchée, nous n’entendons jamais parler de ces créateurs qui parlent de l'âme humaine…

Et puis, d'ailleurs, nous ne nous entendons plus… littéralement ! Silence sur les idées jugées subversives, les musiques universelles, les chants de liberté ! L’omerta du pouvoir est très efficace !

 

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Big Brother te regarde. Tu trouves cela normal. Tu es un robot. Tu n'entends que les rengaines que l'on veut te faire acheter. Tu as le regard vide. Tu es vide. Tu ne le sais pas.

Déjà tes neurones sont formatés par les basses besognes de ceux qui commandent les médias…

Un petit chef sautillant va rendre visite à ses copains dans un « bistrot » sur les Champs Elysées.

Il n’aime pas la "Princesse de Clève" !

 

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Les références?

 

Références bibliographiques.

 

Balen (Noël) : « L’odyssée du jazz », Liana Levy (1993)

(Len) : Jabbo Smith (RedhotJazz) (1992)

 

Références discographiques

 

Jabbo Smith in chronology (Complete jazz série 1928-1929) IUS (2009)

Jabbo Smith and his rhytm aces (1929 – the complete set) IOD (1996)

Jabbo Smith: The Complete hidden treasure sessions (Lonehill Jazz) (2008)

 

On peut aussi écouter Jabbo Smith sur redhotjazz.com

 

P.S. : Les vidéos où l’on peut voir Jabbo Smith sur DailyMotion par exemple (Original dixieland One Step-Jabbo Smith, Love Jabbo Smith) ont été tournées sur la fin de sa vie au moment où, pour des raisons économiques il se produisait dans un orchestre dixieland de qualité moyenne... Ces vidéos valent surtout pour leur qualité documentaire!

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