La demande en mariage

Extrait du roman "les Cloportes" de Jules Renard

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Cependant le facteur Fabrice se dérangeait. Il n’expédiait plus les affaires avec le même entrain. Il s’attardait à des contemplations vagues. Françoise le préoccupait sérieusement.

À force de la voir tous les matins, alerte et jamais lasse, se hâter dans la grande cuisine, tirer des seaux comme un homme, et jeter son eau de vaisselle par-dessus le mur d’un seul coup d’épaule, il l’estima grandement et se dit :

« Ça serait une femme d’un bon rapport. »

Il n’en fallait pas plus pour troubler Fabrice.

« De plus, se dit-il, elle n’a ni les goûts de "braverie" des autres filles, ni leurs appétits d’ajustement. »

Il se fit des réflexions pour et contre.

« Elle est peut-être un peu jeune et, moi, je suis peut-être bien un peu vieux. »

Fabrice se calomniait. Rasé de frais, il en valait un autre. D’ailleurs il finit par être de cet avis et conclut :

« Tant pis : je vais l’attraper. »

Il amenait toujours son âne avec lui jusqu’à la porte et quelquefois même le faisait entrer dans la cour, quand les embarras de linge tendu ou de bois en train de sécher ne l’empêchaient pas de « tourner ».

Françoise jouait volontiers avec Eusèbe, prenait à pleines mains ses oreilles, douces comme des foulards, les nouait comme une cravate, les mettait horizontales, les rabattait, donnant de la sorte à l’âne des physionomies variées.

Fabrice saisit le moment :

– Françoise ?

– Quoi, Fabrice ?

– Marions-nous.

– Qui ça, nous ?

– Toi, Françoise, et moi, Fabrice.

– Non, Fabrice.

– Tu dis non, Françoise ?

– Je dis non, Fabrice.

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Extrait du roman "les Cloportes" de Jules Renard

https://bibliothequenumerique.tv5monde.com/livre/439/Les-Cloportes

 

 

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