"La place" d'Annie Ernaux

Annie Ernaux, refuse l'oubli des origines. Elle retrace la vie et la mort de celui qui avait conquis se petite "place au soleil". Et dévoile aussi la distance, douloureuse, survenue entre elle, étudiante, et ce père aimé qui lui disait : "Les livres, la musique, c'es bon pour toi. Moi, je n'en ai pas besoin pour vivre." Ce récit dépouillé possède une dimension universelle.

Années soixante. Une ville du pays de Caux en Seine-Maritime. Dans un quartier tranquille à mi-chemin de la gare et de l'hospice, on découvre la un café-alimentation à la façade de crépi blanc. Le commerce s'anime dès sept heures avec l'arrivée des premiers habitués. La radio, les salutations et les raclements de chaise troublent la quiétude du matin.
La narratrice – elle est la fille unique des patrons - et son fils de deux ans ont traversé la France en train pour leur rendre visite. Mais le père est souffrant. Et son état empire.
Survient cette scène étonnante : la narratrice range du linge repassé dans l'armoire aux côtés de son père alité. Tandis qu'il agonise, elle se décrit muette, insensible, détachée. Cela ne signifie pas qu'elle le soit. Non, mais elle dépeint cette scène en la purgeant de tout pathos. Elle revient à plusieurs reprises sur sa démarche dans son texte. Elle nous précise qu'elle ne cherche pas à faire quelque chose d'«émouvant». Elle raconte donc la mort de son père froidement, comme si elle décrivait un taille-crayon à un interlocuteur qui n'en aurait jamais vu. Elle va résumer sa vie en cent pages. de douze ans à sa mort, ce brave homme a travaillé tous les jours sauf le dimanche après-midi, franchissant les paliers un par un : paysan, ouvrier et enfin, commerçant.
Mais le vrai sujet du livre, c'est la distance qui sépare la narratrice de son père. le détachement nait à l'adolescence. Mademoiselle lit à l'étage pendant que papa profite d'un rare répit pour construire un garage dans la cour. La voilà telle une extraterrestre tombée par hasard dans un monde qui l'étonne et la dégoute. ‘'J'ai fini de mettre au jour l'héritage que j'ai dû déposer au seuil du monde bourgeois et cultivé quand j'y suis entrée.'' Voilà, c'est dit. La transfuge de classe s'est dépouillée des derniers oripeaux de son milieu. Confortablement installée dans le monde petit-bourgeois, elle a pu exposer son enfance populaire en quelques paragraphes arides. Un véritable reniement. 
De la littérature économe, sans effet ni affect. A noter que l'écriture plate sert parfaitement certaines scènes comme la toilette mortuaire ou l'enterrement.
Intrigué mais pas convaincu, je continuerai ma découverte du « Sujet Ernaux ».

Un livre à mettre en parallèle avec..... 'Mémé' de Philippe Torreton, qui rend un hommage plein d'humanité à sa grand-mère normande

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