Confessions d'un pirate ordinaire.

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S'il y a bien quelque chose que Nicolas Sarkozy voudra que la postérité retienne de son - espérons le - unique mandat, mis à part sa fâcheuse tendance à vouloir légiférer dès que l'émotion due à un fait divers sordide se pointe dans des médias avides de sensations fortes, c'est bien son action en faveur de la sauvegarde des industries culturelles - et par extension - sa lutte acharnée contre les "pirates".
Ces voyous qui, planqués derrière leurs écrans n'ont aucun scrupule à voler, piller, dérober, détrousser, dévaliser, extorquer, rapiner, razzier, dépouiller les industries culturelles de leur précieuses ressources financières, car comme il s'en convainc lui même, le piratage c'est le mal.
Il y a peu de temps est apparu aux quatre coins du web un rapport émanant du GOV, Government Accountability Office, l'équivalent US de notre vénérable cour des Comptes.
Dans ce rapport intitulé « Observations on Efforts to Quantify the Economic Effects of Counterfeit and Pirated Goods » (à vos souhaits), le GAO dénonce notamment le caractère purement imaginaire de chiffres pourtant longtemps relayés par les gouvernements et les industriels alors qu’ils ne reposent sur aucune donnée concrète.
De même, il pointe des lacunes fondamentales dans les différentes études en matière de contrefaçon et de « piratage » issues de l’industrie culturelle. Ainsi, la RIAA et la MPAA, puissants lobbys américains de la musique et du cinéma, prétendent généralement sans la moindre justification qu’un CD « piraté » équivaut à une vente perdue, bien que des chercheurs aient démontré que ce taux de substitutition de un pour un est erroné.
Le GAO souligne également que l’argent économisé par les « pirates » n’est pas perdu mais au contraire réinvesti ailleurs dans l’économie, créant ainsi de l’emploi. Le mythe de la vente « perdue » est régulièrement utilisé pour monter de toutes pièces des études partiales, voire mensongères, en faveur des ayants droit.
Accablant, n'est-il pas?
Mais ce n'est pas tout.
Sachez qu'aucune étude d'impact* n'a été menée avant la mise en place d'Hadopi, la très newbie Albanel et le sinistre ministre Mitterrand ayant justifié la création du mécanisme Hadopi par le seul constat d'une baisse du chiffre d'affaire des industries culturelles.
Et comme Internet est devenu le nouveau terrain de chasse des politiques en mal de contrôle et aussi parce qu'il faut bien s'assurer que le compte en Suisse des copains du Président reste bien fourni, d'un bouc émissaire on a besoin.

Ça tombe bien, je suis là!

Parce que mon FAI sera tenu de livrer des données (les fameux logs) à l'Hadopi, données qui jusqu'à présent ne sont livrées qu'à la brigade de lutte contre le terrorisme, je suis obligé de me considérer moi-même comme une menace à la sécurité de l'Etat.

Alors voici mes confessions.

Oui! Je télécharge.

Pas mal de trucs d'ailleurs. Des films, des jeux vidéos, un peu de musique, des logiciels, des cracks, etc...

Pourquoi?

Premièrement parce que techniquement, je suis pauvre. En fait, avec une conjointe qui gagne tout juste le smic et moi qui malgré des dizaines de candidatures spontanées ne trouve aucun poste dans mon domaine, nous sommes à la limite du seuil de pauvreté.

Du coup, entre bouffer et payer 20€ à deux pour aller au cinoche, le choix est vite fait.

En plus c'est con, je suis cinéphile...

Je télécharge environ une dizaine de films par mois. Le plus souvent en HD (mkv), tant qu'à faire...

Et encore, je ne télécharge que ceux qui me plaisent vraiment.

Pour les autres, je me contente de les regarder en streaming et en général la mauvaise qualité d'un rip en Divx est largement à la hauteur de leur médiocrité.

Ensuite, si dans cette sélection de films téléchargés, il y en a que je trouve réellement géniaux, c'est simple, j'achète le DVD.

Sur Internet, on en trouve facilement à moins de 5€, du moins pour les plus anciens.

 

Idem pour la musique.

Par contre j'ai du mal avec sa dématérialisation. Non seulement la qualité sonore des morceaux/albums disponibles sur l'offre légale (ou pas) est généralement en dessous de tout, mais j'aime l'objet en lui même, son rapport physique, son livret. C'est mon côté collectionneur.

Et comme les groupes que j'écoute sont dans leur écrasante majorité sur des labels indépendants (donc beaucoup moins fricovores que les majors), cela ne me pose absolument aucun problème d'acheter leurs albums. Parfois même, je les fais importer.

Si je téléchargeais leurs albums, j'aurais vraiment l'impression de les voler.

Voler des majors, c'est voler des voleurs. L'équilibre cosmique est sauf.

 

Pour les logiciels, c'est un peu différent.

Ça n'a plus aucun rapport avec la culture, c'est uniquement "pratique". Moi par exemple, je suis graphiste. Pendant mes études, j'ai toujours eu besoin de m'exercer chez moi et même encore maintenant, évidemment.

En fait je passe plusieurs heures par jour devant certains logiciels de graphisme, Photoshop en tête. Vous savez combien coûte la dernière version de Photoshop hors "pack"?

Quasiment 1500€

Trois mois de loyer, quoi.

Alors qu'en téléchargeant tout à fait légalement la version d'essai de 30 jours et en la crackant, je ne dépense pas un rond. En outre c'est extrêmement simple, puisque les cracks viennent de chez Adobe...

Cette entreprise a les mêmes méthodes qu'un vulgaire dealer.

Elle sort un logiciel ultra performant, le meilleur, que tous les pros utilisent. Mais elle le vend à un prix complètement surréaliste.

Ensuite, quelques ingénieurs balancent la .dll ou une partie du crack nécessaire à son piratage sur certains forum et bam, les hackers n'ont plus qu'à se régaler.

Moi, simple lycéen (à l'époque), je télécharge le logiciel avec son crack prêt à l'emploi et je m'émerveille devant les possibilités de création infinies qu'il offre.

Et comme il n'existe rien d'aussi performant (certains m'opposeront The Gimp, mais soyons sérieux...) et que c'est la norme chez à peu près tous les graphistes, j'en deviens accroc.

Le problème maintenant, c'est que j'ai fait de ma passion un métier. Et si Adobe est totalement laxiste envers les amateurs, les pros n'ont vraiment pas intérêt à travailler sur des versions piratées.

Conclusion:

Ils raquent. Comme je vais devoir raquer lorsque je me mettrai à mon propre compte.

L'analogie avec le dealer est parfaite.

Un dealer vous offre une petite dose de came, parfois deux ou trois et une fois que vous êtes accroc, vous fait payer le prix fort.

CQFD

 

Bref, en six ans d'apprentissage du métier de graphiste, j'ai volé environ 15000€ à Adobe. Sans compter toutes les personnes à qui j'ai permis d'acquérir ses logiciels. Là on pourrait quintupler cette somme.

 

Pour en revenir aux raisons pour lesquelles je télécharge illégalement, je dois aussi bien admettre que j'entretiens une complète aversion envers ces tartuffes de pontes des industries culturelles.

En effet, c'est facile d'accuser ces vilains "pirates" de plomber ses bénéfices quand on a été littéralement incapable de prendre le virage des nouvelles technologies...

C'est facile de considérer l'internaute lambda comme un potentiel criminel parce qu'il trouve complètement sidérant le prix d'un CD (20/25€), d'un DVD (30/40€) ou d'un jeu (70€!) dans le commerce "physique" et qu'il préfère garder son fric pour payer ses factures.

 

Les "industries culturelles" (ça sonne comme un bel oxymore, non?) sont radicalement passées à côté de la formidable opportunité qui s'offrait à elle lorsqu'Internet est devenu le plus gigantesque réseau de communication jamais exploité.

Elles s'obstinent à se complaire dans un système économique obsolète et si elles en viennent à prendre vraiment la flotte, ce sera de leur seul et unique fait.

Le plus drôle dans cette histoire, c'est qu'elles ont beau tout tenter pour criminaliser les "pirates" (Novlangue) à l'aide du gouvernement, toutes les mesures, toutes les usines à gaz, toutes les lois qu'elles arriveront à mettre en place avec la complicité imbécile de nos dirigeants ne serviront jamais à rien.

Fliquer le p2p à coup de DPI (deep packet inspection), de labels intégrés et de ramassage massif d'IPs?

J'ai envie de dire, d'une manière très triviale : mais lol...

Le p2p n'est qu'une étape dans l'évolution du partage de fichiers sur Internet. La suite - et elle est déjà là - c'est le DDL (Direct DownLoad). Lorsque quelques péquins pas trop au courant se seront faits avoir par l'Hadopi - mais encore faudrait-il que ça arrive un jour -, tous les politicards qui ont défendu cette mesure crieront victoire.

Sauf que moi, peut-être vous, les millions d'autres "pirates" (7 millions parait-il), nous serons déjà bien loin. Protégés derrière nos VPN, nos IPs au Nicaragua et autres Stealthnet, nous n'aurons absolument rien à craindre de ces amateurs.

Et puis franchement, pour être bénévole au JDP, j'ai bien constaté que tout le monde s'en tamponne d'Hadopi. Nous la jugeons tous inapplicable sur le long terme, obsolète avant même d'avoir été mise en place et d'une indécence complète en matière de financement...

Je ne parlerai même pas d'ACTA, qui est carrément la mise en application des pires mesures liberticides jamais imaginées sous prétexte de lutte contre la contrefaçon.

Enfin voilà, je le confesse, je télécharge.

Et je pense que tant que les marchands de culture en conserve n'auront pas changé d'attitude envers leurs clients et continuerons à les considérer comme la pire des lies, je téléchargerai.

Pour autant que je sache, les carottes sont déjà cuites...

 

*Il il y a bien eu une étude. Cette étude fut commandée par la BASCAP (Business Action to Stop Counterfeiting and Piracy) et a chiffré, entre autres absurdités, à 1,2 million les pertes d’emploi occasionnées par le piratage d’ici 2012. Donc ça ou rien...

 

PS: Le visuel a été fait par mes soins et vous êtes libre de le prendre, de vous en servir pour n'importe quoi, de l'imprimer sur des stickers à coller rue du Texel, de le modifier et même le manger si ça vous chante. Je m'en fous. :)

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