Forum de Saint-Denis. Antiracisme politique: convergences et divergences (1/6)

Samedi 8 octobre 2016, à la Bourse du Travail de Saint-Denis, se tenait le deuxième forum du réseau Reprenons l'initiative contre les politiques de racialisation: "Antiracisme politique: convergences et divergences." On trouvera sur ce premier billet, avec le programme de la journée, l'introduction de Farid Bennaï - texte et vidéo. Chacun des billets suivants sera consacré à une des tables rondes.

 Programme:

Nous revendiquons un antiracisme politique : pour nous, le problème, ce ne sont pas seulement les personnes, les partis ou les idéologies ouvertement racistes ; c’est aussi et surtout un racisme structurel qu’alimentent les politiques de racialisation conduites, sous les gouvernements successifs, par l’État, et reconduites par des collectivités locales – qu’elles visent les Roms ou les musulmans, les enfants de l’immigration ou les populations noires, etc.

Aujourd’hui, l’état d’urgence permanent, sous prétexte de lutte contre le terrorisme, ne fait qu’aggraver la situation des quartiers populaires. Dans le même temps, les réformes néolibérales et les mesures d’austérité ne cessent de creuser les inégalités économiques. La répression policière qui frappait déjà quotidiennement les minorités raciales touche désormais régulièrement les mobilisations sociales qui se dressent contre une politique imposée à marche forcée.

La question des droits se pose donc plus que jamais dans une société de moins en moins démocratique. Or il devient de plus en plus difficile de faire entendre notre propre discours dans l’espace public – et nous savons déjà que la campagne présidentielle contribuera aussi à étouffer nos voix. Tout se passe comme si, pour la plupart, les instances politiques, au mieux, ignoraient cette réalité, et au pire, s’employaient à l’empirer.

Ce constat est largement partagé. Mais nous ne voulons pas nous contenter de dénoncer la dérive politique qui s’accélère sans cesse : nous voulons reprendre l’initiative. C’est pourquoi notre réseau organise un deuxième Forum national contre les politiques de racialisation, qui aura lieu à la Bourse du Travail de Saint-Denis le samedi 8 octobre toute la journée. Largement ouvert aux personnes et aux associations qui ne se résignent pas à la France telle qu’elle va aujourd’hui, il a pour but de partager nos outils d’analyse et de lutte.

Cela passe par des discussions qui permettront de mieux connaître nos convergences, mais aussi nos divergences. Par exemple, renversant le primat de la classe, doit-on accepter qu’il y aurait une question principale, en l’occurrence le racisme, et d’autres secondaires, ou bien au contraire faut-il revendiquer de mener de front tous les combats, en dépit de l’aveuglement aux questions raciales encore répandu dans les mouvements sociaux, et malgré le risque d’instrumentalisation raciste des revendications féministes et homosexuelles ?

Au-delà d’un état des lieux, nous débattrons des sujets qui nous importent, qui nous unissent et nous divisent tout à la fois. Après une présentation du Forum et de son contexte, à 9h30, par le groupe d’animation de Reprenons l’initiative, quatre tables rondes se succéderont.

1.     Nous militons dans ce pays. Mais l’actualité du terrorisme et de l’état d’urgence nous oblige à élargir la perspective : comment penser ensemble, sans pour autant les confondre, le contexte national et la situation internationale – depuis les politiques européennes d’immigration jusqu’aux conflits militaires ?

10h-11h30 : Table ronde animée par Saïd Bouamama (FUIQP), avec Ludivine Bantigny (Ni guerres ni état de guerre), Houria Bouteldja (PIR), Alain Gresh (Contre-Attaque(s)).

2.     Un racisme, des racismes ? Comment articuler les différents racismes, qu’il s’agisse de négrophobie, d’islamophobie, d’antitsiganisme, mais aussi d’antisémitisme et de racisme anti-asiatique ? Et à l’inverse comment distinguer ces logiques sans les opposer ?

11h30-13h : Table ronde animée par Esther Benbassa (sénatrice EELV du Val-de-Marne / professeure d’histoire des religions, Sorbonne), avec Sonia Fayman (UJFP), Franco Lollia (BAN), Sacha Lin-Jung (AJCF), Saimir Mile (Voix des Rroms).

3.     La racialisation de l’antiracisme : on voit se dessiner aujourd’hui un clivage entre des associations qui se veulent universalistes, et qui sont surtout blanches, et des associations qui revendiquent de représenter les racisé-e-s, au risque d’être taxées de communautarisme. Comment travailler ensemble pour ne pas faire le jeu du racisme ?

14h30-16h : Table ronde animée par Éric Fassin (Université Paris-8), avec Youcef Brakni (collectif contre l’expulsion des Nubiens de Bagnolet), Anina Ciuciu (Mouvement du 16 mai), Michel Tubiana (LDH).

4.     Mouvements sociaux et quartiers populaires : on a beaucoup parlé, autour de Nuit Debout, d’une coupure entre la mobilisation contre la loi Travail et les minorités raciales. Comment faire converger des luttes qui sont certes bien distinctes, mais qui pour autant ne sont pas sans rapport ?

16h-17h30 : Table ronde animée par Alima Boumediene-Thiery (Femmes plurielles), avec Souad Frikech (AMF Saint-Denis), M’hamed Kaki (Oranges de Nanterre), Almamy Kanouté (Émergence), Hassiba et Lamia (ALCIR).

La séance de conclusion (17h30-18h) donnera la parole à Hawa Traoré, sœur d’Adama Traoré (Justice et vérité pour Adama) et Guillaume Vadot (Université Paris-1) pour parler des violences policières, ainsi qu’à Nacira Guénif-Souïlamas (Université Paris-8), pour échanger sur les suites à donner à notre action.

Cette journée de discussion vise en effet à préparer l’avenir – l’année des élections présidentielles, mais aussi les suivantes, qui s’annoncent tout aussi difficiles. Il est important de nous parler pour éviter certains malentendus, mais aussi pour prendre acte de certains désaccords ; c’est la condition d’alliances sur des combats partagés. Il faut aussi nous faire entendre au-delà de nos cercles militants. C’est pourquoi la journée s’achèvera sur une discussion des formes d’action : pour reprendre l’initiative, il sera nécessaire d’imposer nos questions et notre vocabulaire. Nous continuerons d’y travailler ensemble après le 8 octobre.

http://reprenons.info

https://www.facebook.com/events/526056014262532/

 

Introduction:

Farid Bennaï, coordinateur du groupe d'animation de Reprenons l'initiative

 (Vidéo: Béatrice Turpin)

Introduction (Farid Bennaï) © Béatrice Turpin

 Merci à toutes celles et tous ceux qui ont répondu présents à l’appel de notre réseau : Reprenons l’initiative contre les politiques de racialisation. Et, au nom de toute notre équipe, bienvenue ! C’est aujourd’hui notre second forum – après un premier en 2015, nous voici aujourd’hui, 8 octobre 2016, à Saint-Denis : nous remercions la municipalité de nous accueillir à la Bourse du travail, et de nous avoir aidés dans l’organisation de cette journée. Merci aussi aux personnes et aux associations, d’ici et d’ailleurs, qui nous accompagnent et nous assistent.

 Ce qui nous réunit ? Comme le dit la présentation de la journée, « nous revendiquons un antiracisme politique : pour nous, le problème, ce ne sont pas seulement les personnes, les partis ou les idéologies ouvertement racistes ; c’est aussi et surtout un racisme structurel qu’alimentent les politiques de racialisation conduites, sous les gouvernements successifs, par l’État, et reconduites par des collectivités locales – qu’elles visent les Roms ou les musulmans, les enfants de l’immigration ou les populations noires, etc. »

Quelle est notre histoire ? Reprenons l’initiative est un réseau né, il y a deux ans environ, d’une prise de conscience : nous l’écrivions dans notre appel inaugural, « nous assistons actuellement à une régression idéologique : l’antiracisme se réduit trop souvent à un combat contre le racisme individuel à l’occasion de « dérapages » qui se multiplient effectivement. C’est minimiser la réalité du racisme systémique, c’est-à-dire, au-delà des idéologies racistes, des discriminations au quotidien, mais c’est aussi occulter le rôle du racisme institutionnel : le traitement étatique et municipal des populations rroms venues de Roumanie ou de Bulgarie, pays membres de l’Union européenne, en est l’illustration la plus brutale. »

Il s’agit des Rroms, mais pas seulement, bien entendu : « Si le traitement des Rroms est un exemple extrême, les politiques de racialisation concernent pareillement d’autres catégories de la population. C’est le cas depuis longtemps avec l’injonction d’intégration adressée, non seulement aux immigrés, mais aussi à leurs enfants, voire à leurs petits-enfants, comme si certains Français devaient éternellement faire la preuve de leur « identité nationale ». C’est aussi le cas avec le déchaînement d’islamophobie qui s’autorise de la laïcité pour jeter une suspicion a priori sur les musulmans dans leur ensemble, tout en récusant le terme même d’islamophobie. Et alors que les discriminations raciales en même temps que les idéologies racistes ont pour effet sinon pour visée de produire une opposition entre « eux » et « nous », le déni va parfois jusqu’à reprendre les attaques de l’extrême droite contre un supposé « racisme anti-blanc » au nom d’une rhétorique universaliste qui invisibilise les rapports de domination raciale. »

Autour de ces thèmes, et de ces termes (politiques de racialisation et antiracisme politique) nous avons voulu constituer un réseau. C’est au lendemain du 11 novembre 2014 que nous avions lancé ce premier appel, rapidement rejoint par des dizaines d’associations. Mais les attentats de janvier 2015 contre Charlie Hebdo et l’Hyper Kacher ont rendu encore plus difficile de faire entendre notre voix. Nous n’y avons pas renoncé pour autant : après le premier forum, le 9 mai 2015 à Gennevilliers, nous sommes intervenus dans de nombreuses villes en France (car les politiques de racialisation ne s’arrêtent pas à Paris !) ; et nous avons publié dans Libération un « manifeste pour un antiracisme politique » – avec plusieurs qui seront ici aujourd’hui : outre moi-même, Saïd Bouamama, Éric Fassin, Nacira Guénif, Serge Guichard, Almamy Kanouté, Laurent Lévy, Saimir Mile, Isabelle Saint-Saëns, Michèle Sibony (et d’autres qui n’ont pas pu venir, comme Christine Delphy, Rokhaya Diallo, Fatou Diome, Marilyne Poulain, Louis-Georges Tin).

Nous l’écrivions alors : « Aujourd’hui, quand on brandit la laïcité (…), c’est pour s’inquiéter de l’islam. Or ce qui devrait nous alarmer, c’est l’islamophobie. Cessons de tourner autour du mot, et regardons la chose. Dans un pays où l’ancien président a pu nommer un « préfet musulman » et parler de « Français d’apparence musulmane », il s’agit moins de religion que d’une racialisation euphémisée. Marine Le Pen l’a parfaitement compris : son père s’attaquait aux Arabes ; elle s’en prend à l’islam. Sous l’antijudaïsme nous savons bien reconnaître l’antisémitisme, qui vise les juifs – indépendamment de leur religion. Il en va de même pour l’islam. »

Il ne faut donc pas se perdre dans une querelle de mots. Mais il ne faut pas non plus se laisser enfermer dans des alternatives absurdes : « Qu’on n’aille pas dire que cet antiracisme nous éloigne des problèmes de classe, comme si la « question raciale » occultait la « question sociale ». Les discriminations fondées sur l’origine ou l’apparence redoublent les inégalités socio-économiques. Surtout, les opposer, c’est tomber dans un piège. De même que l’Union européenne, c’est aussi « l’Europe forteresse », de même, les politiques néolibérales s’accompagnent en France et ailleurs d’un racisme d’État : on monte les uns contre les autres, les « classes populaires » contre les « racisés », comme si ceux-ci n’appartenaient pas, en majorité, à celles-là.

C’est agiter le ressentiment pour détourner de son objet la colère que suscite l’injustice subie et par les uns et par les autres. Ceux qui font commerce politique de la xénophobie, de la rromophobie, de la négrophobie ou de l’islamophobie, comme d’autres en miroir de l’antisémitisme, participent d’une même logique. On joue les uns contre les autres, pour disqualifier ensuite ceux qui dénonceraient « deux poids, deux mesures » (…)

Or la concurrence que certains cherchent à exacerber entre les ouvriers blancs et leurs voisins « d’origine étrangère », ou bien entre musulmans et juifs, tout en montant les uns et les autres contre les Rroms, fait obstacle aux questions qu’il faudrait poser de toute urgence. Ce n’est pas la faute des Rroms, ni des immigrés d’Afrique, ni des Noirs ou des musulmans, si les inégalités se creusent, pas plus que la faute n’incombe aux juifs si ces racisés en tous genres sont victimes de discriminations sociales et étatiques. Lutter contre les discriminations ou contre les inégalités économiques, contre l’islamophobie ou bien contre l’antisémitisme ? Ce sont encore de fausses alternatives qui empêchent toute coalition, qui divisent ceux et celles qui devraient s’unir et unissent celles et ceux qui devraient se diviser. »

Tous ces éléments restent d’actualité. Pire : le constat ne cesse de s’aggraver : « l’état d’urgence permanent, sous prétexte de lutte contre le terrorisme, ne fait qu’aggraver la situation des quartiers populaires. Dans le même temps, les réformes néolibérales et les mesures d’austérité ne cessent de creuser les inégalités économiques. La répression policière qui frappait déjà quotidiennement les minorités raciales touche désormais régulièrement les mobilisations sociales qui se dressent contre une politique imposée à marche forcée. » Aujourd’hui, la convergence des luttes commence donc dans l’expérience de la convergence des coups.

 Mais il y a aussi le contexte de la campagne présidentielle : pour beaucoup de gens dans ce pays, désormais, ce n’est pas seulement la gauche qui n’a plus guère de sens ; c’est la politique. Tout se passe comme si la présidentialisation du régime vidait la politique de toute signification. C’est pourquoi il est si difficile de faire entendre un antiracisme politique, c’est-à-dire de parler autrement de politique. Mais c’est aussi pourquoi c’est tellement nécessaire.

 Comment nous faire entendre, malgré tout ? Et d’abord, quel est ce « nous » d’un antiracisme politique ? D’une part en effet, nous sommes éparpillés et dispersés, sur des terrains locaux et sur des combats particuliers ; le risque, c’est de nous épuiser dans la multiplication des luttes. C’est pourquoi il est nécessaire, non pas de fusionner toutes nos forces, mais de nous constituer en réseau. C’est ce qu’offre Reprenons l’initiative contre les politiques de racialisation : un réseau où chaque associations et chaque militant agissent, avec des spécificités légitimes, localement dans les quartiers populaires et ailleurs, dans toute la société.

 D’autre part, nous sommes divisés et parfois opposés, en raison de divergences idéologiques, mais aussi du fait de différences sociologiques. Nous n’allons pas résoudre tout cela aujourd’hui ; mais nous allons en débattre. En effet, « il est important de nous parler pour éviter certains malentendus, mais aussi pour prendre acte de certains désaccords ; c’est la condition d’alliances sur des combats partagés. » Car il est urgent de faire front commun sur ce qui nous rassemble. Et d’abord de développer des vocabulaires communs – comme ce concept d’antiracisme politique qu’aujourd’hui nous partageons avec beaucoup d’autres.

Mais il ne suffira pas de parler. Il est nécessaire de commencer par là ; mais il faut aussi agir. Il n’est pas question de tourner le dos à nos responsabilités militantes et politiques face au risque de dérive fasciste sur fond de ces politiques de racialisation que nous combattons.

Nous vous invitons donc à faire des propositions qui contribueront à nos mobilisations collectives – et pour amorcer la pompe, nous en ferons déjà en fin de journée. Déjà quatre idées :

-       une caravane contre les politiques de racialisation, dans toutes les villes où des associations reprendront à leur compte ce combat, en partageant notre vocabulaire, et nous inviteront à nous associer à leur action ;

-       Un printemps de l’antiracisme politique (pour ne pas abandonner le printemps à nos adversaires), en organisant une marche nationale autour du 21 mars, journée internationale pour l’élimination de la discrimination raciale ;

-       Une réflexion collective sur les formes d’action contre le racisme dans les formes – qu’il s’agisse de la littérature ou de l’art , ou de l’humour (la sortie à venir d’un film comique sur / contre les Roms pourra en être l’occasion, mais ce n’est qu’un exemple révélateur) : comment réagir, car il s’agit bien de réfléchir en pratique, sans paraître manquer d’humour ou sans apparaître comme des barbares incultes, insensibles aux ambiguïtés de l’esthétique ni à l’impératif de la liberté d’expression ? Quels contre-discours (ou images) opposer à ces formes ? C’est une opération qu’on pourrait appeler : Morts de rire !

-      Une campagne non-présidentielle : puisque la campagne présidentielle ne parlera pas des sujets qui nous importent, c’est à nous de la parasiter. Un exemple : intervenir dans les meetings des candidats, ou les émissions où ils s’expriment, en posant et donc en imposant nos questions – au nom de Reprenons l’initiative. Nous allons rédiger une série de telles questions mais aussi inviter les membres du réseau à en proposer ; tout le monde pourra se les s’approprier pour se réclamer de notre campagne non-présidentielle contre les politiques de racialisation.

Voici donc quelques propositions – nous y reviendrons. Et, je le répète, nous attendons les vôtres. Car notre réseau n’existera que par nos actions : reprendre l’initiative implique de prendre des initiatives ! Le contexte qui est le nôtre exige donc à la fois de l’humilité et du volontarisme. Humilité, car personne aujourd’hui ne peut prétendre avoir la solution, la stratégie et la démarche permettant de répondre aux enjeux dramatiques de la situation. Volontarisme car c’est dans l’action commune que des pistes du possible peuvent être trouvées. Nous ne devons pas baisser les bras. Nous ne pouvons pas nous résigner. Nous n’allons pas nous laisser décourager. Il faut reprendre l’initiative. Nous le répétons depuis deux ans : il est encore temps ; mais il est grand temps.

 

 

 

 

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