Lettre ouverte au Président Macron

La réforme des retraites, que le Président Macron cherche à faire passer vaille que vaille dans l'absence de véritable dialogue social, ne s'impose pas d'un point de vue économique. Le plus grave est qu'elle fait fi des idéaux et des principes du Conseil National de la Résistance et va à l'encontre d'un siècle de progrès social.

Monsieur le Président,

 

Je vous fais une lettre – que vous lirez peut-être, si vous avez le temps. Je viens de recevoir votre nouveau projet. Vous ne voulez donc plus que l’ouvrier expire un outil à la main, mais vous lui dites encore : travaille et meurs de faim. Je ne veux pas de votre réforme universelle qui n’en a que le nom.

Votre retraite à points nous mettra sur la paille – comme les agriculteurs, à qui elle prétend venir en aide alors qu’il vous suffirait pour cela d’appliquer simplement la loi.

Vous avez lu 1984 avec votre professeure de français, et nous aussi. Nous savons ce que dialogue veut dire pour vous, et égalité, fraternité, et liberté. Nous savons que vous définissez en ce moment la quote-part de ces principes, notre héritage, avec les initiés de BlackRock ou d’Axa.

Et dire que vous aviez levé un vent d’espoir extraordinaire… Le peuple a cru qu’il avait trouvé avec vous – enfin – son candidat anti-système, son pourfendeur des discours de vérité, son partisan des vérités de discours, son héros anti-langue de bois, son candidat du réel. Il avait oublié d’où vous veniez. Jamais Rothschild n’a rencontré Margot. Aussi lui a-t-il fallu du temps pour comprendre ce que le Nouveau Monde devait à l’Ancien… Il vous a vu serrer la main des hommes à Rolex en ouvrant la bouche et augmenter la CSG en la refermant. Il n’a pas d’abord ajouté foi à la hausse des taxes sur le carburant ; il a ouvert des yeux ronds devant les techniques de répressions policières du Nouveau Monde ; il n’en a pas cru ses oreilles quand vous avez donné à la surdité d’une année tout émaillée de jaune le nom de dialogue, lors de vos derniers vœux télévisés ; et, avec cette réforme des retraites, il a serré les poings, et il s’est retrouvé dans la rue à les lever, avec le petit-fils d’Ambroise Croizat – vous savez, celui dont vous détruisez le système que le monde entier nous envie tout en vous réclamant de l’esprit du Conseil National de la Résistance. Or, tout en brandissant le poing, il se pince, parce qu’il croit rêver. Il a cru que vous marchiez avec lui, et il a encore du mal à croire que vous marchez contre lui. Il vous regarde sur une vidéo d’avril et il entend que vous dites l’inverse sur une vidéo de décembre… Il passe de l’un à l’autre et il voit double.

Alors, s’il n’est pas trop oublieux de l’Histoire, il se souvient que le progrès social est d’abord passé par la limitation du temps de travail (60 heures hebdomadaires sous Sadi Carnot en 1893 ; 40 sous Léon Blum en 1940 ; 39 sous Mitterrand en 1982 ; 35 en 1998 avec la loi Aubry), les congés payés (deux semaines sous Léon Blum en 1936 ; trois avec Guy Mollet en 1956 ; quatre sous De Gaulle en 1967 ; cinq sous Mitterrand en 1982), la retraite (à 65 ans sous Briand en 1910 ; à 60 sous Mitterrand en 1983), puis la constitution, avec Ambroise Croizat, d’un système de retraite en 1945 – avec la sécurité sociale et l’assurance maladie – qui substitue un système par répartition au système par capitalisation de 1910. Or, s’il n’est pas dénué d’esprit d’analyse, il constate que ces avancées, obtenues de haute lutte par des générations d’ouvriers et d’employés au moyen de mouvements sociaux, sont toujours allées dans le sens d’une amélioration des conditions de travail, d’une humanisation de la vie sociale dont le travail n’est qu’un aspect, autrement dit qu’elles sont toujours allées dans le sens de l’homme. Alors il comprend que, devant cette histoire-là, d’où nous venons, vous cherchez à faire marche arrière en vous protégeant derrière de fallacieux arguments démentis par celui-là même que vous avez d’abord sollicité en pensant qu’il vous soutiendrait : le Conseil d’Orientation des Retraites. – Non, non, vous a-t-il répondu, il n’y pas nécessité économique de réformer. Certains n’en continueront pas moins à affirmer l’inverse, mais on sait ce que vaut la parole politique désormais… Elle ressemble au discours du passionné – si ce n’est qu’elle est froide : l’échafaudage de ses arguments ne sert qu’à soutenir l’idée qui les précède et qui les justifie. Elle fait fi de la vérité.

Admettez qu’on ne peut manquer d’être frappé de stupeur, d’ouvrir et de fermer la bouche de stupeur, de serrer les poings et de les brandir, et de descendre en masse dans la rue devant une telle situation qui pose la question du dialogue démocratique, de la représentation démocratique, du fonctionnement démocratique. Les meilleurs esprits condamnent cette réforme, les organes de presse les plus indépendants aussi, le monde syndical dans son ensemble hier, dans sa grande majorité aujourd'hui, le pays connaît un épisode de grève inédit, mais vous persistez, vous, à défendre l’indéfendable, vous persistez à aller à l’encontre d’un siècle de progrès social, vous persistez à ne plus vouloir marcher pour le peuple qui vous a élu…

Désormais, vous voulez marcher sur lui.

Qui êtes-vous, Monsieur le Président ? De quoi êtes-vous le nom ? Que faites-vous de ceux qui vous ont délégué le pouvoir de les représenter ? A quoi bon vous réclamer de Stendhal ou de De Gaulle – ce qui était déjà afficher, certes, les commentateurs en souriaient alors, une ambition toute napoléonienne ou sotériologique –, à quoi bon exhiber les volumes du Rouge et du Noir et des Mémoires du général sur une jolie photo glacée ? Ces livres n’étaient-ils donc que des instruments ? Pourtant, si vous vouliez bien en soulever la couverture, vous verriez que s’y creusent, derrière l’exemple, la méditation ou la réflexion, des idées qu’on croyait que vous incarneriez : liberté, égalité, fraternité. Saviez-vous, Monsieur le Président, que le roman de Stendhal, avait pour sous-titre : Chroniques de 1830 ? C’est l’année de la deuxième révolution qui souleva la France. Vous souvenez-vous, Monsieur le Président, du destin de Julien Sorel ? Dans l’Antiquité, on disait qu’il n’y avait pas loin du Capitole à la Roche Tarpéienne.

Dans l’espoir, Monsieur le Président, que, depuis les salons blancs et ors de l’Elysée où certains prédisaient que vous vous perdriez, vous reveniez à vous-même, et à nous, qui n’avons pas perdu l’esprit démocratique.

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